Histoire des Juifs à Prague


Plaque du quartier juif, "Josefov"


Des origines de la présence juive à la fin du XVIème siècle :

  • La présence juive en territoire tchèque remonte très loin: dès les IXème et Xème siècles, on trouve des témoignages attestant de leur passage, comme par exemple celui du voyageur juif arabe Ibrahim ibn Jacob, qui écrit ces mots sur Prague en 965: « Les Russes et les Slaves y viennent de leurs villes royales avec leurs biens. Et les musulmans, les juifs et les Turcs y arrivent aussi depuis le pays des Turcs avec des marchandises et des monnaies. » Les Juifs de Prague seraient donc en partie arrivés d'Orient, mais également des pays de langue allemande et d'Italie. Avec la première croisade ont lieu plusieurs massacres ainsi que des baptêmes forcés, mais globalement, les juifs sont traités à l'égal des autres marchands étrangers, comme il est inscrit dans la charte de 1174 du prince Sobeslav II, qui leur garantit la liberté de circulation et d'installation sur les routes commerciales. Leur situation commence à se dégrader après le Concile de Latran, en 1215: ils deviennent « serviteurs de la chambre royale », ne peuvent plus posséder de terres, doivent vivre dans des quartiers séparés, et la seule activité qui leur est autorisée est l'usure. Mais avec la législation de Přemysl Otakar II, en 1254 sur le « statut des juifs », la situation s'améliore, on leur redonne la liberté de culte, et ils sont directement placés sous la protection du roi, et toute attaque contre un juif est désormais considérée comme une attaque envers le pouvoir royal. Par la suite, le souverain Charles IV confirme ces libertés, mais néanmoins, les persécutions à l'encontre des juifs s'amplifient, avec notamment le pogrom de Pâques 1389, dont les dates coïncident cette année-là avec les deux derniers jours de Pessah, la Pâques juive. Sous la houlette de prêtres qui l'encouragent, la foule massacre plusieurs milliers de juifs, accusés de profanation d'hosties. Le rabbin Avizdor Kara, qui enfant a été témoin lors de ce massacre de la mort de son père, écrit une élégie en souvenir du pogrom, élégie qui est aujourd'hui encore lue chaque année le jour de Yom Kippour dans la synagogue Stare Nova de Prague. Entre 1417 et 1439, les guerres hussites ne facilitent pas la vie des juifs: pour les catholiques, les hussites sont une sorte de secte judaïsante, et eux-même se considèrent d'ailleurs comme une extension de l'Israël biblique. C'est également à cette époque que Prague se développe sur le plan économique et donc monétaire, provoquant une marginalisation des juifs, expulsés par la bourgeoisie qui se lance dans ces domaines et veut éviter la concurrence des juifs. Les rois Vladislav Jagiello, Ludwig Jagiello puis l'empereur Ferdinand Ier de Habsbourg sont assez bienveillants à l'égard de la population juive, mais cependant en 1541 est promulgué un arrêt signant l'expulsion des juifs de la ville, avec l'accord du souverain, à l'exception de quelques familles qui paient pour pouvoir rester, et de certaines autres qui monnaient leur retour. Le revirement de Ferdinand Ier concernant les juifs s'exprime avant tout dans son arrêt de 1551 qui impose aux juifs de « porter un signe distinctif qui permettra de les distinguer des chrétiens », ainsi que de vivre dans le ghetto.


Une étoile de David en bas-relief


De Maximilien à Joseph II:

  • Par la suite, en 1558, ils sont à nouveau menacés d'expulsion mais parviennent là encore à monnayer le fait de rester, avant l'arrivée au pouvoir de Maximilien II qui, par un décret de 1567 les autorise à rester à Prague, et leur accorde la liberté de circulation et de commerce, politique continuée ensuite par Rodolphe II. C'est à cette époque que la communauté juive de Prague connait son apogée, et la ville devient véritablement le coeur de la vie intellectuelle en Europe, avec des personnalités juives de premier plan comme le mathématicien Daniel Gans, le bien connu Rabbi Löw ou encore le financier mais philanthrope Marcus Mordechaï ben Samuel Meisl, maire du quartier juif, qui fit agrandir le vieux cimetière et construire l'hôtel de ville ainsi que plusieurs synagogues, dont l'une porte encore son nom aujourd'hui. Au début du XVIIème siècle, Ferdinand II décide de récompenser certains juifs pour leur fidélité à son empire après la révolte provoquée par la Réforme, révolte qui prend fin en 1620 avec la bataille de la Montagne blanche. Le XVIIème siècle n'est pas clément envers les juifs de Prague, décimés par une épidémie de peste en 1680 et par des incendies, notamment celui de 1689, sans compter les explosions d'antijudaïsme qui sont monnaie courante à l'époque, comme en témoigne notamment l'affaire Simon Abeles, du nom de cet adolescent assassiné par son père alors qu'il songeait à se convertir au christianisme. L'aube du XVIIIème siècle fait de Prague la plus grande ville juive de la chrétienté avec une population de 12000 juifs, qui subissent cependant encore les foudres des souverains tout d'abord avec Charles IV, qui cherche à diminuer leur population en limitant le nombre de familles juives vivant dans les pays tchèques (ainsi, le nombre maximum sera de 8541 en Bohème), et n'autorise qu'un seul fils de chaque famille à se marier et à fonder un foyer. Succédant à Charles IV, Marie-Thérèse se montre encore plus dure envers eux, avec notamment un décret de 1744 qui chasse tous les juifs de la capitale sous un an, sous le prétexte de les punir de leur « déloyauté » durant la guerre de Silésie contre les Prussiens. Ainsi, 13000 juifs quittent la ville l'année suivante, le plus souvent pour des communes avoisinantes, mais l'impératrice exige alors leur départ des pays de langue tchèque. Néanmoins, ils parviennent à retourner à Prague quelques années après, en 1748-49, en contrepartie du paiement de très lourdes amendes, et de leur résidence obligatoire dans le ghetto, qui à l'époque est de plus en plus insalubre, mais également surpeuplé, avec une densité de population trois fois supérieure que dans le reste de la ville, et dégradé par de nombreux incendies. C'est avec l'arrivée au pouvoir de Joseph II que le sort des juifs s'améliore véritablement, et le quartier juif porte d'ailleurs aujourd'hui encore le nom de Josefov, en hommage à ce souverain si bien disposé à leur égard. Avec le « Toleranzpatent », l'édit de tolérance de 1781, une liberté religieuse, certes limitée, leur est accordée, de même que la plupart des droits dont disposent les autres citoyens de la ville. De plus, ils peuvent désormais accéder à l'enseignement secondaire et même supérieur, et la première école germano-juive ouvre ses portes le 2 mai 1782.


Plaque commémorant l'aide de la République Tchécoslovaque à Israël durant la guerre d'indépendance de 1948


La Prague romantique et celle de la Sécession :

  • Cette époque voit la naissance d'une élite juive, moderniste, qui commence à délaisser le ghetto, mais l'antisémitisme ambiant est encore assez virulent, comme le montrent les émeutes de 1844, lors desquelles des ouvriers du textiles détruisent les ateliers des usines textiles appartenant aux juifs. Mais quelques années après, en 1848, ils obtiennent enfin l'égalité et deviennent citoyens à part entière de l'empire, et les lois familiales sont abolies. Au milieu du XIXème, la population juive connait un essor croissant, et une bourgeoisie juive s'affirme, non sans difficultés cependant, car elle est partagée entre les deux mondes qui divisent la ville: le monde germanique d'une part, et le jeune sentiment national tchèque, assez germanophobe et hostile à l'empire d'autre part, déchirure que connut Franz Kafka durant toute sa vie. Ainsi, lors du premier recensement linguistique de 1880, à peine un tiers des juifs du territoire déclarent utiliser le tchèque comme langue principale, et en 1890, ils sont déjà 55%. Ce bond dans les statistiques témoigne du désir des juifs du pays de faire montre de leur attachement à la culture tchèque, même si dans les faits la plupart continuent à utiliser l'allemand dans la vie quotidienne. Mais le mouvement national tchèque à ses débuts dérape facilement dans l'antisémitisme, avec notamment l'équivalent tchèque de l'affaire Dreyfus française, l'affaire Hilsner. Le meurtre d'une jeune fille dans un village en avril 1899, immédiatement identifié par les habitants comme meurtre rituel juif et repris dans les pages d'un journal antisémite pragois, est imputé à un cordonnier du village, Hilsner donc, arrêté et condamné à mort. Celui qui sera le premier président de la future république tchécoslovaque, Tomas Masaryk, est l'un des seuls à le soutenir, et démonte les accusations dont il fait l'objet dans une petite brochure, mais il est considéré comme un traître et peu écouté. Néanmoins, l'opinion est touchée, et Hilsner sera finalement gracié quelques années plus tard. Le début du XXème siècle est également l'époque de la destruction de l'ancien ghetto, dans le cadre d'un programme d'assainissement des vieux quartiers de Prague, pour des raisons médicales; en effet on constate une surmortalité du fait de l'insalubrité des lieux, couplée à une hygiène très mauvaise.


Plaque commémorative dans le quartier Josefov

 

Des accords de Munich à aujourd'hui :

  • En septembre 1938, les accord de Munich sont appliqués, et le pays perd les Sudètes, depuis lesquelles des milliers de juifs prennent la fuite. Quelques mois plus tard, en mars 1939, l'armée allemande occupe le restant de la Bohème-Moravie, sur le territoire de laquelle se trouvent à l'époque 118000 juifs. Les lois raciales sont aussitôt appliquées, les juifs sont donc chassés des emplois publics, les médecins juifs condamnés à ne soigner que des patients juifs, les entreprises confisquées, la population juive contrainte à faire enregistrer l'inventaire de ses biens, ses capitaux et devises saisis, etc. En 1940, le port de l'étoile jaune est rendu obligatoire. Dans les pays tchèques, la « solution finale » est appliquée à partir de 1941, avec le départ d'un premier convoi de 1000 personnes en direction des ghettos polonais. Par la suite, les nazis décident, sur le conseil des autorités juives qui y voient un moyen de sauver une partie de leur patrimoine, de faire de Prague ce qu'ils appellent un « musée de la race disparue », raison pour laquelle la plupart des monuments juifs de la ville ont survécu à la guerre. Ils créent ainsi au nord du pays le ghetto de Terezin, petite ville vidée de ses habitants. Les juifs tchèques y sont entassés pour quelques semaines ou quelques mois avant d'être envoyés vers les camps d'extermination en Pologne. Ainsi, 89000 juifs de Bohème et de Moravie sont déportés, et 80000 mourront en déportation. Après la guerre, on constate à Prague un afflux de réfugiés juifs de l'est, et 19000 migrent pour Israël, phénomène qui se reproduit en 1968 après l'écrasement du printemps de Prague, avec cette fois 15000 départs. Aujourd'hui, on dénombre environ 6000 juifs en République Tchèque, dont environ 1200 résident à Prague.