Odessa - histoire


 

Un Espace au centre des conflits

Odessa naquit sur le site de l’ancienne cité grecque d’Odessos située au sud-ouest de l’actuelle Ukraine. Au III° siècle, de nombreuses tribus venues du nord et de l’est occupèrent cette région. Ainsi on établit la présence des Daces, des Scythes, des Petchenègues, des Slaves, des Huns, des Sarmates, des Goths, des Avars, des Gépides. Après de courtes influences polonaise et lituanienne, la région fut placée sous le joug tataro-mongol au cours du long et pénible épisode de la Grande invasion en 1241. Les Tatares assirent leur domination pour les siècles suivants et scellèrent celle-ci en attribuant à ces territoires nouvellement conquis le nom de Khanat du Bug. Ce n’est que trois siècles plus tard, vraissemblablement au cours du règne prolifique du sultan Soliman le Magnifique, que les Ottomans prirent à leur tour possession de cette partie du littorale. Cependant, cette annexion n’entraîna guère de changement démographique, les Tatares demeurèrent majoritaires dans la région. Pour le reste, la région fut le théâtre de guerres successives motivées par l’importance géostratégique entre Tatares, Moldaves, Polonais et Russes et ce jusqu’au tournant du XIX° siècle. La volonté séculaire d’expansion vers le sud qui prévalait alors à Moscou puis St-Pétersbourg ouvrirait bientôt à l’Empire russe une nouvelle fenêtre sur l’Europe.

 

 

 

1794

Dans la deuxième moitié du XVIII° siècle, la volonté impériale d’annexer les territoires situés au sud de l’Empire provoque la guerre entre Russes et Ottomans. Lorsque l’Amiral espagnole De Ribas, à la tête des troupes russes, prend la forteresse ottomane de Khadjibey en 1789, ce n’est encore qu’un petit fort militaire logé sur un haut plateau dominant la mer, coupé de ravins et bordé de marécages. Le site est néanmoins choisi par Catherine II pour l’implantation d’un embarcadère militaire et commerciale. Dès 1794 les grandes lignes de la ville sont fixées suivant un plan en damier. La même année, les fondations des premiers bâtiments sont jetées : c’est la naissance d’Odessa. Après avoir fui la Révolution, Armand-Emmanuel du Plessis, Duc de Richelieu et arrière-petit-neveu du Cardinal, devient le premier gouverneur de la région Novorossia (future gouvernement d’Odessa) entre 1803 et 1814. C’est aujourd’hui une figure mythique d’Odessa, reconnu pour être l’un des pères fondateurs de la cité, sa statue trônant au sommet de l’escalier Potemkine.

 

 

La Multiculturalité en héritage

Pour repeupler ces nouveaux territoires, Catherine II la Grande fait d’abord appel aux sujets chrétiens de l’Empire Ottoman. Grecs, Bulgares, Serbes, Moldaves affluent vers la province tandis qu’une certaine activité semble peu à peu donner vie à la cité. Mais les terres neuves du littoral odessite semblent attirer son lot de fuyards, de relégués et autres populations mal aimées en quête d’une vie meilleure et/ou animés par le mythe de la terre promise. Ainsi, les Juifs, interdits de séjour à St-Pétersbourg, Moscou ou Kiev, s’installent en ville et forment bientôt un tiers de la population. De nombreux serfs émigrent depuis les provinces de Russie pour trouver ici du travail et échapper aux poursuites. C’est surtout le cas de nombreux brigands et criminels bien conscients que la ville, trop éloignée du pouvoir central, constitue la meilleur des « planques ». Enfin, la douceur du climat invite en villégiature une partie de l’aristocratie ukrainienne, russe et polonaise. Les Odessites d’aujourd’hui ont un grand père juif, serbe ou grec…

 

 

Odessa, une oasis occidentale

La ville, enrichie par le commerce (notamment celui prépondérant du grain) continue son expansion sur le modèle capitaliste après que la ville se vit attribuer le statut de port franc en 1817. Elle voit se développer une bourgeoisie cosmopolite et une classe moyenne non aristocratique, un fait unique dans l’espace russe. D’ailleurs, l’écrivain et reporter américain Marc Twain ne s’y trompe pas. De passage en 1869 alors qu’il effectuait une croisière, il note, en observant d’avantage l’activité que l’architecture : « Odessa ressemble tout à fait à une ville américaine ». Elle est alors la troisième ville de l’Empire. Son influence est notable sur tout le pourtour de la Mer Noire et de la Méditerranée. Chaque semaine une navette la relie à Istanbul, Alexandrie, Marseille… On la compare volontiers à Cherbourg, Naples, Florence. Les observateurs, à l’unanimité, restent circonspects et enthousiastes devant l’indépendance et la liberté inhabituelles qu’affiche la cité. Les idées au même titre que les civilisations, les langues et les coutumes s’y côtoient sans ambages. Ce n’est pas un hasard si, au fait de telles circonstances, la ville devient un foyer révolutionnaire et criminel les plus actifs de l’Empire : les légendes comme celle de Benia Krik en attestent (en réalité Mikhail Iakovlevitch Vinnitsky dit Mishka Iapontchik, chef de la mafia juive d’Odessa au début du XX° siècle, croqué par Isaac Babel sous les traits de Benia Krik dans les Contes d’Odessa). Un vent d’émancipation souffle alors sur le port. Le développement économique, culturel, social et idéologique de la cité ne semble connaître aucune limite.

 

 

Coup d’arrêt

L’essor stupéfiant que connait Odessa s’interrompt une première fois en 1905. Le coup d’arrêt intervient consécutivement aux grèves d’octobre et au violent pogrome dont la population juive est la principale victime. Pendant la Révolution d'Octobre 1917 et la guerre civile, la ville tombe tour à tour aux mains des Allemands, des Français, des Russes blancs et des Rouges. Le joyau de Catherine II perd progressivement de sa superbe, le port, lui, sa raison d’être après que l’instauration du régime soviétique n’entraîne la fermeture des frontières. Troisième ville de l’Empire, elle est vite dépassée en population par Kiev et Kharkov. Puis, elle est peu à peu laissée pour compte par le pouvoir. En 1936, elle est reléguée au rang de ville provinciale. Désormais, on ne voit guère plus en elle qu’une simple kourorte (station balnéaire), un lieu de détente privilégié de la nomenklatura. Ces temps de disgrâce qu’elle traverse péniblement lui épargnent cependant les grands travaux de Staline ou encore, dans une plus large mesure, les lourdes destructions de la Seconde Guerre mondiale.