Panorama Saint-Pétersbourg

De Saint-Pétersbourg
à Leningrad, ville héros

A la veille du siège, « Leningrad avait été pendant deux siècles la capitale de l’Empire russe, et non seulement une des plus belles cités du monde, mais encore le plus grand centre culturel russe », écrit Alexandre Werth. « Aucune autre ville en Russie n’avait eu la résonance littéraire de Saint-Pétersbourg. Pouchkine, Gogol, Dostoïevski, Blok et Anna Akhmatova n’eussent pas été ce qu’ils furent sans la hantise, la grandeur obsédante de cette ville. »

Tournée vers l’Ouest

Née de la volonté d’un tsar de forcer son pays à prendre le tournant de la modernité, Saint-Pétersbourg est fondée en 1703 par Pierre le Grand. Véritable défi à la nature, la ville est construite sur le delta marécageux de la Néva dans un climat insalubre, balayée par les vents. Elle est « une fenêtre sur l’Europe » ouverte à la hache : son édification coûtera la vie à plusieurs milliers de serfs.
Architectes italiens et français rivalisent pour donner son identité à la ville, qu’on surnommera la « Venise du Nord ». Dès la fin du XVIIIème siècle, la ville est un centre culturel, scientifique et technique qui permet à l’Empire de s’affirmer comme une puissance européenne, tant militaire que culturelle.
Ainsi, Saint-Pétersbourg symbolise la rupture de la Russie avec son passé oriental. Elle est pendant deux siècles la capitale d’un Empire dans lequel la cour parle français et vit à l‘heure européenne. Saint-Pétersbourg incarne le gouffre entre l’élite et le peuple : occidentaliste, elle est « la tête », alors que Moscou, slavophile, est « le cœur » de la Russie. « Devant la jeune capitale / A pâli la vieille Moscou, » dira Pouchkine dans Le Cavalier d’airain.

Le berceau de la Révolution

C’est à Saint-Pétersbourg qu’ont lieu les premiers mouvements contestant l’autocratie : les Décabristes de 1825, l’assassinat du tsar Alexandre II en 1881, la procession pacifique aboutissant au Dimanche sanglant de 1905, la Révolution de février 1917 et finalement le coup d’état bolchévique d’Octobre 1917.
L’ouverture des hostilités avec l’Autriche-Hongrie et l’Allemagne en 1914 vaut à la ville d’être rebaptisée Petrograd. Ville de Pierre le Grand et non plus de Saint-Pierre, la ville russifiée et désanctifiée devient le « berceau de la Révolution ». Elle voit s'y développer les deux armes principales de la Révolution de 1917, la grève générale et les manifestations de masse.
Cependant, de 1917 à 1953, la ville vit certainement la période la plus éprouvante de son histoire. Tandis qu’elle perd le statut prestigieux de première ville de Russie, la guerre civile, la répression puis le siège sont autant de souffrances endurées par ses habitants. De son identité passée de « cité occidentaliste » et foyer intellectuel, le nouveau pouvoir veut faire table rase : Petrograd doit se contenter d’être un centre de l’industrie lourde, un bastion des traditions ouvrières, un faire-valoir de Moscou.
La situation géographique de la ville la rend vulnérable à une invasion venant de l’ouest, aussi la capitale est-elle transférée à Moscou en 1918. Ce transfert joua sans doute, à terme, dans la préservation du patrimoine architectural de la ville, qui échappa ainsi aux plans de transformation en une ville « authentiquement socialiste ». Mais, pendant trois ou quatre ans, Petrograd fut une cité presque morte, plus affamée que les autres. De 1919 à 1921, pendant la guerre civile, plus de la moitié de la population avait fui, et ceux qui restèrent moururent de faim par milliers. La transformation de son nom en Leningrad, à la mort de Lénine en 1924, marque une nette rupture avec le passé et, pour Ettore Lo Gatto, la fin du mythe de la ville et le début d’une nouvelle ère industrielle.
En 1939, à la veille de la guerre, Leningrad, premier port maritime de l’URSS, est un centre industriel et culturel important. Le Soviet de Leningrad jouit d’un prestige historique, et la ville compte un pourcentage élevé de membres du Parti Communiste : sur 3 190 000 habitants, 15% sont affiliés au Parti. En outre, la ville conserve son patriotisme particulier, « légèrement teinté de snobisme », dira Alexandre Werth, et jette sur Moscou des regards condescendants.

L’affaire de Leningrad

« Ville martyre, Leningrad avait aussi le sentiment d’être en disgrâce et de subir le régime stalinien plus lourdement que toute autre », dira Léon Gouré. Et en effet, la méfiance du pouvoir central envers la ville « berceau des trois révolutions » réapparaît dans un contexte de luttes d’influences politiques autour d’un Staline vieillissant. Malenkov et Beria lancent une vaste opération de purges contre les partisans de Jdanov au sein de l’appareil du parti de Leningrad. Cette affaire s'inscrit dans la rivalité continue des deux villes depuis 1917 ; si elle n’abrite pas de contestation réelle face au pouvoir central, l’opposition potentielle qu’elle représente n’a cessé d’être fantasmée par Staline tout au long de la guerre et du siège.
Nicolas Werth note qu’ « ayant payé un lourd tribut à la lutte contre le nazisme, Leningrad se voit difficilement accorder le statut de ville martyre, alors que l’on glorifie dans les récits de guerre la résistance héroïque de Stalingrad et surtout de Moscou. La traditionnelle rivalité entre les deux villes ressurgit dans un nouveau domaine : celui de la mémoire collective. »

Entre « eux » et « nous » : comment le siège a forgé l’identité de la ville

Certes, Saint-Pétersbourg est une ville résolument tournée vers l’Ouest. Mais dès son origine, elle assume un rôle ambivalent, entre ouverture vers l’Europe et avant-poste défensif. En effet, sa construction permet à l’empire russe d’assurer sa position sur les bords de la Baltique, zone d’interaction qui a longtemps été le lieu de la confrontation entre la Russie et l’Ouest. Le Drang nach Osten commence avec les chevaliers teutoniques et se poursuit avec les menaces germaniques, nordiques ou fascistes.
On peut ainsi considérer qu’en supportant le siège, Leningrad défend le reste du pays contre l’invasion « néo-teutone » de la Wehrmacht. Ce faisant, ne gagne-t-elle pas sa place dans le cœur des Russes, se réconciliant avec le reste du pays ? C’est ce à quoi rendrait hommage, véritablement, les monuments à la gloire de la « ville héros » Leningrad.
Mais pour beaucoup d’historiens, l’attachement des habitants à leur ville est la vraie raison de la résistance acharnée de Leningrad. Selon Léon Gouré, le siège renforça les habitants dans leur sentiment de singularité.
La première partie du Poème sans héros d’Anna Akhmatova, qui vécut les premiers mois du siège avant d’être évacuée à Tachkent, porte le sous-titre « Récit de Pétersbourg. » Elle évoque une ville comme abandonnée par la Russie.

Toi qui n’es pas devenue ma tombe,
Ville de granit, ville infernale et chère,
Tu es pâle, figée et muette.
Notre adieu n’est qu’un leurre :
Je suis inséparable de toi,
Mon ombre est sur tes murs,
Mon reflet est sur tes canaux,
Le bruit de mes pas, dans les salles de l’Ermitage (…)
Lèvres serrées, la Russie
S’en allait cependant vers l’Orient.
Anna Akhmatova, Poème sans héros

Face à la volonté d’Hitler de raser la ville, les habitants firent tout pour sauver leur cité et la richesse de son patrimoine. Mais, malgré de nombreuses précautions prises dans la précipitation – statues enterrées, collections évacuées, bâtiments protégés des bombardements par des sacs de sable – les destructions furent terribles et laissèrent un spectacle de désolation. A peine libérée, la cité entreprit un travail de restauration important visant à redonner à la ville sa grandeur passée : on entreprit de reconstituer les palais et résidences impériales dans leur état initial. En juin 1991, les habitants choisirent par référendum de reprendre l’ancien nom de leur ville.

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Un site réalisé dans le cadre du séminaire "Mémoires et Identités en Europe Centrale"
dirigé par Delphine Bechtel et Luba Jurgenson.
© Elisa Frantz. Paris IV Sorbonne, septembre 2010