L'expression de la mémoire tragique

La guerre accueillie avec soulagement

Les années 1930 sont d’une telle violence, marquées par la répression, la peur et l’arbitraire, que nombre d’écrivains et d’historiens notent ce paradoxe : l’annonce de l’entrée en guerre est accueillie avec soulagement par la population.
En effet les années de guerre, si meurtrières qu’elles soient, apparaissent comme une trêve : la construction acharnée de l’homo sovieticus passe au second plan. A l’ennemi intérieur fantasmé succède un ennemi extérieur véritable, et la Grande guerre patriotique unit les Soviétiques dans un combat commun contre l’envahisseur fasciste. Les souffrances de la guerre représentent de fait une détente psychique pour des millions de Russes : « Les sacrifices avaient un sens et l’emprise du mensonge se relâchait », note Emmanuel Carrère dans la préface aux Chuchoteurs d’Orlando Figes.
« Lorsque la guerre a éclaté, la réalité de ses horreurs, du danger qu’elle nous faisait courir, de la mort dont elle nous menaçait, a été un bien auprès de la domination inhumaine de l’imaginaire ; elle nous a apporté un soulagement parce qu’elle limitait le pouvoir magique de la lettre morte », dira Pasternak dans l'épilogue du Docteur Jivago.

Une autre conséquence de la guerre, et non des moindres, va être la libération de la parole sur soi et pour soi avec le retour à une pratique bannie par la littérature soviétique : la tenue d’un journal intime. Les journaux intimes sont l’expression de pensées et douleurs personnelles ; petits-bourgeois, lyriques, « inutiles » à la société, ils sont condamnés comme une pratique décadente. Pour leur suppléer, avaient été encouragés d’autres styles de journaux.

Parler de soi sous Staline

La négation de la vie privée en URSS Une des caractéristiques du régime stalinien fut de nier l’existence d’une sphère privée: pour les historiens Studer et Unfried, dans le livre Parler de soi sous Staline, une vie privée, sans implication dans la vie publique, passe pour « défectueuse ou inférieure ». L’objectif est de devenir un être soviétique, c’est-à-dire un être où le côté public, valorisé, l’emporte. « Pendant soixante douze ans, on a mené en Union Soviétique une expérience à grande échelle visant à créer un nouvel être humain », écrit Emmanuel Carrère dans la préface des Chuchoteurs d’Orlando Figes. « L’aspect le plus immédiatement visible de l’expérience (…) consistait à abolir la propriété privée. Son aspect ultime (…) consistait à abolir la réalité, (…) un troisième aspect de l’expérience a consisté à abolir la vie privée. »

Journaux intimes, journaux publics Le journal intime bolchévique se décline en deux tendances. La première relève d’une initiative individuelle, la seconde est le fruit d’une commande. Selon Studer et Unfried, « l’une et l’autre se rejoignent dans un processus commun d’auto-éducation visant à améliorer les capacités bolchéviques de son auteur ».
Jochen Hellbeck (Pratiques autobiographiques en Russie) se livre à l’examen du premier genre et note que « ce texte de soi pour soi permet à la fois de se réaliser et de s’impliquer dans un vaste projet de société. » Il se présente également comme « une sorte d’entraînement psychosocial où, par le biais de la rationalisation inhérente à l’écriture, (…) l’auteur parvient à mettre de l’ordre dans un monde chaotique » (Studer). Ainsi le devnik soviétique devient-il le lieu de l’exercice du contrôle de soi dans les sociétés totalitaires, appelé double-pensée chez Orwell, ou ketman chez Milosz. Toute critique est impossible : « isolés du collectif par le fait même de leur critique, ces individus devenaient des êtres « superflus », solitaires et isolés, inutiles à la société – destin le pire pour qui est à la recherche de sens social et historique. D’où la tendance à retourner la critique du régime en autocritique, car la menace d’inutilité équivalait à l’annihilation d’un individu qui ne pouvait s’épanouir qu’au sein du collectif. » (Malte Griesse dans les Cahiers du monde russe)
Dans les années 1930, on invente de nouvelles formes de journaux : le « journal de production » lancé par maxime Gorki, récit sur le mode héroïque de la construction du socialisme par les travailleurs, ou « l’autobiographie de parti », forme institutionnelle de récit de vie que doit produire tout militant. L’autocritique est encouragée dans les cellules du Parti, et la délation l’est partout. Le régime veille à condamner « l’individualisme petit-bourgeois » que reflèterait la tenue d’un journal intime. Ces journaux ne sont ni « gratuits » ni sentimentaux, ils sont utiles à la société et reflètent la vie du groupe. Ils ne sont pas écrit pour satisfaire le narcissisme de leur auteur ni pour être publiés. En somme, le principe du collectif doit servir de guide à la conduite personnelle.
Si l’abolition de la vie privée entre dans le cadre plus général de la négation de l’individu au profit du collectif, quelle place est faite, dans ce contexte, à la mémoire individuelle ? Que retient-elle des années de siège ? Que peut-elle transmettre ?

Parler d’un traumatisme « L’homme ne vit que grâce à sa faculté d’oubli », écrivait Varlam Chalamov dans ses Récits de la Kolyma. Pour lui comme pour des milliers de victimes de la répression stalinienne, les souvenirs traumatiques furent rapidement refoulés au retour, d’autant plus que parler mettait en danger son entourage. Le livre d’Orlando Figes est éloquent sur ce point. Les bienfaits thérapeutiques de la parole en cas de traumatisme, suggérés par la psychiatrie, sont totalement étrangers à la société russe : « l’œuvre durable de Staline, écrit-il, est d’avoir créé toute une société ou le stoïcisme et la passivité sont des normes sociales. (…) Le stoïcisme peut aider à survivre, mais il rend aussi passif et conduit à se résigner à son destin. »
On peut penser que dans le cas des victimes du siège ou du Goulag, les enjeux sont différents : les premières n’étaient pas des ennemis politiques, ils n’ont pas été punis mais sacrifiés. Dans le cas du siège, la souffrance est rachetée par l’idéal communiste, la victoire dans la Grande guerre patriotique et les réalisations de l’URSS. Encore récemment en Occident, il arrivait qu’en rencontrant un Russe, on lui dise : « Vous êtes de Leningrad ? Vous pouvez être fier, vous avez supporté le siège ! »

Préserver son humanité

Les gestes généreux Mais pendant les trois années de siège, la population, affamée, affaiblie, coupée du monde, sacrifiée enfin, va vivre une expérience extrême. Une pudeur empêche les survivants d’évoquer cet épisode. Pourtant le siège fut une expérience hors du commun, qui mena la population aux limites de l’humain, dans ce qu’il a de terrible, mais aussi ce qu’il a de noble. « La peur, la faim et le mensonge font sortir le pire mais aussi des actes de bonté extraordinaires », écrit Orlando Figes.
A la lecture des journaux du siège, on comprend que c’est la notion de solidarité humaine, le sens d’un lien humain, qui permet à l’homme, véritablement, de sauvegarder son humanité dans les circonstances les plus cruelles. Un geste généreux rassure l’homme du siège : il n’est pas devenu une bête, même si sa déchéance physique et ses pensées obsessionnelles (qui tournent autour de la faim, du froid plutôt que de la peur) tendraient à lui prouver le contraire.

L’écriture libératrice Ce qui permet de sauvegarder son humanité, c’est ensuite la réflexion intellectuelle.
Ecrire permet de s’assurer de son existence : pour le sociologue allemand Alois Hahn, c’est de l’écriture que part un processus de construction identitaire : « La prise de parole à propos de soi-même permet de s’assurer de soi et de son identité, elle permet aussi de créer ou recréer le soi. » « Nous devions écrire, c’était l’unique moyen de nous défendre contre le désespoir, » dira Czeslaw Milosz à propos des intellectuels polonais pendant les années du communisme, dans La pensée captive.
On comprend ainsi que pendant le siège, écrire fut une nécessité vitale. Mais comment écrire, et pour qui ? « Une des issues est peut-être de demander à l’auteur intellectuel de parler directement de la vie. Et c’est précisément ce qui se produit dans la prose de Lidiya Ginzburg, écrit le poète A. Kushner dans sa préface au Journal du siège de Leningrad. L’ajustement intellectuel à la souffrance constitue le principal fil conducteur de cette œuvre. »
En 1954, dans un de ses essais, Lidiya Ginzburg dira « Parler de l’existence comme d’une plaisanterie vide et stupide est déplacé, puisque la vie contemporaine n’offre que de trop nombreux moyens de destruction individuelle et collective. Souvenons-nous au moins de la vie de nos amis. Chacun d’entre eux a connu tant d’occasions de ne pas exister plutôt que le contraire, qu’il est hors de question pour lui de spéculer sur la vanité de l’existence. (…) L’éternel débat sur la futilité de la vie doit être remplacé par un autre – comment survivre sans perdre son image humaine. »

Une expérience universelle

La dimension du témoignage des journaux du siège est très forte : on écrit pour témoigner d’une réalité que les générations suivantes auront du mal à croire, mais aussi pour transmettre une compréhension du monde que seules des circonstances extrêmes permettraient d’apercevoir.
Les auteurs de ces écrits vont diffuser un message qui a une portée universelle : « La valeur de l’expérience tragique décrite par Lidiya Ginzburg, conclue A. Kushner, réside précisément dans cette conscience quotidienne, dans cette affirmation de la possibilité de bonheur. » Milosz va dans ce sens en avançant que l’expérience de la souffrance et du malheur donne à ceux qui l’ont vécue une « supériorité » que n’ont pas, par exemple, les Occidentaux : « Les Européens de l’Est sont sans doute plus avancés dans la compréhension des faits contemporains que les habitants d’autres pays à qui certaines expériences décisives font défaut. » Cette connaissance empêche l’apitoiement sur soi si caractéristique de la littérature occidentale : « Tout en essayant de résoudre l’éternelle question de savoir si la vie vaut d’être vécue – pour éventuellement continuer à vivre en refusant tout sens à a vie – ceux qui avaient connu la tragique école du vingtième siècle avaient d’autres préoccupations, la lutte quotidienne pour conserver sa dignité personnelle et le droit à la vie, ajoute A. Kushner, et il cite un des poèmes d’Ossip Mandelstam datant de 1937 : « Seuls ceux qui n’ont pas eu à payer la joie simple de vivre et de respirer peuvent se permettre d’éprouver pour la vie un dédain teinté d’une mélancolie hautaine. »

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Un site réalisé dans le cadre du séminaire "Mémoires et Identités en Europe Centrale"
dirigé par Delphine Bechtel et Luba Jurgenson.
© Elisa Frantz. Paris IV Sorbonne, septembre 2010