La construction de la mémoire héroïque

La relecture épique du terrible hiver 1941-1942 se fait dès l’année suivante, avec la commande d’une grande exposition intitulée « La défense héroïque de Leningrad », qui ouvre en avril 1944, soit trois mois à peine après la libération de la ville. Quelques mois plus tard, Leningrad est faite « ville héros ». Puis, avec l’affaire de Leningrad, Moscou cherche à réduire l’influence de sa rivale, et dans l’historiographie officielle, le siège devient un épisode parmi d’autres de la Grande guerre patriotique.
Dans les années 1950-1960, comme partout sur le territoire de l’URSS, fleurissent les monuments à la Victoire glorifiant l’héroïsme du peuple soviétique. La guerre est encore toute proche dans les esprits, et la propagande s’attache à influer sur cette mémoire. La population civile est systématiquement militarisée : c’est tous les habitants, mobilisés dans les milices populaires, les opoltchenia, qui ont participé à la victoire, les victimes de la guerre sont honorées comme des soldats et enterrées dans des cimetières militaires, et on encourage les vétérans à parler de leurs exploits aux jeunes générations.
Dans les années 1970, l’édification de nouveaux lieux de mémoire relève du rituel :  on construit de nouveaux ensembles mémoriaux, on rebaptise des places, des parcs, des stations de métro, à l’occasion de chaque anniversaire de la Victoire.
Parallèlement, la construction de la mémoire héroïque du siège passe par la publication de journaux et récits. Mais avant le Livre du blocus de Granin et Adamovitch, en 1984, ces textes donnent uniquement la parole aux militaires.
Un ouvrage donne le ton de cette relecture héroïque du siège, il s'agit de L’Exploit de Leningrad. Les rédacteurs de ce livre sont V. Zoubakov et N. Kislitsine, de hauts gradés soviétiques à la retraite. Ce livre, encore traduit en français en 1983 et édité à Paris par les Editions du Progrès, fait du siège de Leningrad l’une des épopées les plus dramatiques et les plus héroïques de la Grande Guerre patriotique. Ce qui est mis en avant, ce n’est pas tant le courage moral des habitants de Leningrad pour survivre dans des conditions inhumaines, que leur capacité militaire à défendre la ville : « Les défenseurs de Leningrad transformèrent la ville en une forteresse imprenable contre laquelle se brisa le flot bourbeux de l’invasion fasciste » et le service rendu à l'Humanité : en sauvant Leningrad, ils sauvèrent non seulement l’URSS mais permirent «l’anéantissement du fascisme abhorré des peuples du monde. » L’essence de cet ouvrage est la narration très précise d’une grande bataille qui dura trois ans, au dénouement heureux... Partout, ce n’est qu’exaltation du courage des habitants de Leningrad, dignes fils du prolétariat de Petrograd.

Les lieux de la mémoire héroïque

Les quelques lieux de mémoire du siège présentés ici montrent l’influence et la pesanteur du passé soviétique dans la Russie aujourd’hui.

Leningrad, ville héros

Le musée de la défense de Leningrad Dès décembre 1943, alors que la ville est encore assiégée, le Soviet militaire du Front de Leningrad demande l’organisation d’une exposition intitulée « La défense héroïque de Leningrad. » Les préparatifs commencent en janvier, et l’exposition peut ouvrir ses portes en avril 1944 dans les locaux du musée agricole de Leningrad, rue Soljanoj près du Jardin d’Eté. L’exposition, constituée d’objets collectés parmi la population, s’attache à montrer les étapes du siège, de l’organisation de la défense civile à la rupture du blocus. On y mène les écoliers et ceux qui reviennent d’évacuation vont y découvrir ce à quoi ils ont échappé.
En 1946, l’exposition devient permanente avec l’ouverture du musée de la Défense de Leningrad qui a lieu le 27 janvier, à l’occasion du deuxième anniversaire de la fin du blocus. Sur une surface de 40 000 m2, 37654 objets sont exposés, essentiellement des pièces d’armement. En 1947, une grande exposition sur « L’Hiver de la faim 1941-1942 » attire près de 20 000 visiteurs en deux jours.
Le musée n’est pas épargné par l’affaire de Leningrad. L’exposition « L’Exploit de Leningrad » est condamnée pour falsification de l’histoire et le directeur du musée arrêté. Le musée ferme ses portes en 1949, mais l’activité de collecte de témoignages et d'objets continue. En 1951, sur ordre du conseil des ministres, toutes les possessions du musée sont transférées au ministère de la guerre.
Le musée ne rouvrira qu’en 1989. Désormais, il s’appellera Musée national de la défense et du siège de Leningrad. Depuis 1995, une exposition permanente présente la vie quotidienne et la défense civile pendant le siège.

Musée national de la défense et du siège de Leningrad

Mémorial Zhuravli Le mémorial est construit sur l’ancien cimetière Nevski, dans le sud-est de la ville, à l’emplacement d’une fosse commune où ont été inhumées près de 50 000 personnes. Dès 1949, une colonne de granit est érigée à la mémoire des défunts. De 1978 à 1980 le mémorial s’agrandit et se dote d’une sculpture représentant une femme en deuil tenant une gerbe sur ses genoux, d’une dalle funéraire et d’une stèle monumentale sur laquelle sont apposées des grues de bronze en plein vol. La grue est un symbole des souffrances de la Deuxième Guerre mondiale, notamment depuis la chanson très populaire « Zhuravli » (paroles de Rasul Gamzatov, sur une musique de Jan Frenkel, dont la traduction donnerait : Il me semble parfois que nos soldats, jamais revenus des champs sanglants, ne reposent pas en terre mais se sont mués en blanches grues…). Sur la stèle, des vers du poète M.A. Doudine (1916-1993).

Mémorial Zhuravli

Parc de la Victoire A l’emplacement actuel du parc se tenait autrefois une briqueterie, qui servit, pendant le siège, de crématorium. On estime à près de 600 000 le nombre de personnes qui y furent inhumées. Dès la fin de la guerre, les familles des défunts vinrent spontanément y planter des arbres et accrocher le nom des victimes dans les branches. Lors des fêtes de Pâques et de la Trinité, ils prirent l’habitude de s’y réunir pour honorer la mémoire de leurs parents disparus. Le parc fut reconnu comme tel dans les années 50 et prit le nom de parc de la Victoire. Il fut agrémenté d’une fontaine et d’une allée des héros. En 1990, on y installa une croix orthodoxe pour y célébrer l’office des morts.

Parc de la Victoire, allée des Héros

Cimetière Piskariev Au cimetière Piskariev, construit dans les années 1930 à l’écart de la ville, furent enterrés pendant le siège plus de 570 000 civils et 50 000 soldats. Dans les années 1960, alors que l’urbanisation s’étend, le cimetière se trouve encerclé par les quartiers résidentiels. La décision est prise d’y édifier un mémorial et le projet est confié aux architectes A.V. Vassiliev et E.A. Levinson. Le 9 mai 1960, pour le cinquième anniversaire de la Victoire, est inaugurée une sculpture de bronze de 6 mètres de haut représentant la Mère Patrie. Sur une stèle sont gravés des poèmes d’Olga Bergholz et de M.A Doudine. A l’entrée du cimetière, un pavillon abrite une exposition de photographies du siège, ainsi que des mémoires et journaux, dont celui de l’écolière Tania Savicheva, « Anne Franck soviétique » devenue un des symboles de la tragédie du siège : elle vit les membres de sa famille périr les uns après les autres.
En 2003, à l’initiative d’une école du quartier, fut édifiée une stèle à la mémoire des instituteurs et écoliers qui continuèrent les cours pendant le siège. Une église devait y être édifiée, mais il semble que les issues de ce projet demeurent incertaines.
C’est également au cimetière Piskariev que sont conservées les archives des victimes du siège, dans des conditions assez rudimentaires.

Cimetière Piskariev, statue de la Mère-Patrie, musée et salle des archives

Place de la Victoire Le 12 novembre 1962, la place située au bout de la perspective de Moscou, au sud de la ville, est rebaptisée place de la Victoire en mémoire des combats qui s’y sont déroulés. Dix ans plus tard, le palais Srednerogatski, construit par Rastrelli pour Elisabeth Petrovna, est démonté afin de permettre l’édification d’un monument. Le 9 mai 1975, pour les 30 ans de la Victoire, est inauguré un ensemble monumental composé d’un obélisque de 48 mètres de haut entouré d’un grand cercle brisé symbolisant la percée du siège, et de sculptures figurant le peuple défenseur de la ville. Ce mémorial est complété en 1978 par une salle de la Mémoire accessible par un passage souterrain, sur les murs de laquelle sont indiqués les noms de tous lieux où se sont déroulés les combats, ainsi que le nom de 652 Héros de l’Union Soviétique. On y trouve également une grande mosaïque et la chronique du blocus, qui recense sur 900 feuilles de bronze les étapes des combats au jour le jour. Les jours fériés commémorant la fin du siège, la place est fermée au public pour permettre l’accès des délégations officielles au mémorial.

Place de la Victoire, Cercle brisé, salle de la Mémoire et Chronique du siège

Mozaïque de la salle de la Mémoire

La Ceinture verte de la gloire Autour de la ville, une soixantaine de monuments, édifiés entre 1964 et 1967 sur les anciennes positions défensives de Leningrad, constitue la « Ceinture verte » dont le centre exact est la place de la Victoire sur la perspective de Moscou. L’un d’entre eux est le Cercle brisé au bord du lac Ladoga, auquel on accède par la Route de la vie.

La Ceinture verte de la gloire

La Route de la vie La Route de la vie, qui relie le nord-est de la ville au lac Ladoga, est rythmée tout du long par des bornes kilométriques, jusqu’au 45ème kilomètre, à l’emplacement du musée. On y trouve également plusieurs stèles et monuments rappelant l’importance de cette route pour la survie de Leningrad pendant le siège, et honorant les nombreuses personnes qui y périrent.

Route de la vie

Lieux de mémoire d’un genre nouveau, qui rendent compte du quotidien du siège.

Plaque commémorative « Citoyens, attention ! En cas de bombardement, il est dangereux de rester de ce côté-ci de la rue ». De telles inscriptions furent inscrites au pochoir sur de nombreux murs de la ville orientés côté nord : en effet, les attaques aériennes provenaient du sud. En 1962, à l’initiative du poète A.M. Doudine, une plaque commémorative fut apposée sur la perspective Nevski et sur l’île Vassilievski, en souvenir de ces inscriptions.

Le haut-parleur de Leningrad Ce projet est né à l’initiative d’un étudiant en histoire de l’université de Saint-Pétersbourg et membre de l’Union des kraevedy de Russie, Kirill Strakhov. Inauguré le 8 mai 2002, ce haut parleur en métal, moulé d’après un original, est apposé sur une plaque de marbre gravée, à l’angle de la perspective Nevski et de la rue Malaja Sadovaja. Il évoque un aspect important du quotidien du siège : dans un contexte de pénurie générale, de papier comme d’électricité, la diffusion des nouvelles du front se faisait exclusivement par des haut-parleurs disséminés à travers la ville. Ces haut-parleurs constituaient en réalité le seul lien de la population avec le reste du monde. Contrôlés par le Sovinformburo, le Service de l’information soviétique, les messages avaient pour rôle de soutenir le moral de la population en la rassurant sur l’issue des combats. C’est également depuis ces haut-parleurs que résonnaient les alertes de bombardements aériens. Au signal, les habitants étaient tenus de se réfugier dans les abris anti-aériens les plus proches. Cependant, les témoignages montrent qu’avec le temps ces alertes étaient de moins en moins respectées : affaiblis à l’extrême, les habitants préféraient les ignorer, économiser leurs forces et ne pas risquer de perdre leur place dans les files d’attente pour le pain.

Lieux du quotidien


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Un site réalisé dans le cadre du séminaire "Mémoires et Identités en Europe Centrale"
dirigé par Delphine Bechtel et Luba Jurgenson.
© Elisa Frantz. Paris IV Sorbonne, septembre 2010