Les 900 jours
Une chronologie du siège

Le 22 juin 1941, deux ans après la signature du traité de non-agression germano-soviétique, l’Allemagne nazie attaque soudainement l’URSS. Le groupe d’armées du Nord de la Wehrmacht a pour objectif de « raser Leningrad de la surface de la Terre », tel que l’aurait commandé Hitler. Cet objectif est autant stratégique qu’idéologique : Leningrad est le foyer du bolchévisme, le symbole de la Révolution. Pour ces mêmes raisons, la résistance de la ville est un impératif de premier ordre pour le gouvernement soviétique, et Leningrad doit supporter un siège de près de 900 jours, du 8 septembre 1941 au 22 janvier 1944.
L’incroyable résistance de Leningrad permit de ralentir considérablement l’avancée allemande en URSS en retenant pendant trois ans une partie des troupes de la Wehrmacht sur le front nord. Mais surtout, elle eut un impact fort sur le moral des troupes allemandes, qui s’attendaient à une reddition rapide de la ville. En effet, l’état-major allemand sait que la ville n’a pas de quoi nourrir ses habitants. La route de ravitaillement par le lac Ladoga, qui peine à se mettre en place, est régulièrement bombardée par l’aviation allemande. Durant le terrible hiver 41-42, les morts se comptent en milliers. Le nombre de décès culmine, en février, à plus de 10 000 par jour. Et pourtant, la population mobilisée assure le fonctionnement des usines de guerre et le ravitaillement du front.

Une ville non préparée à un état de siège

Lorsque le 30 novembre 1939, l’URSS attaque la Finlande, Leningrad, qui se trouve à proximité du front, va connaître un avant-goût des conditions de guerre : couvre-feu, organisation de la défense civile, réquisition des transports, bâtiments administratifs et écoles transformés en hôpitaux, et surtout, perturbation du ravitaillement de la ville en vivres et combustibles. Par ailleurs, des années de propagande exaltant la puissance de l’Armée rouge et l’attitude prosoviétique des travailleurs des autres pays laissaient espérer une victoire rapide et facile, or la guerre fut plus longue et onéreuse que prévu, et dura jusqu’en mars 1940.
La guerre soviéto-finlandaise fit ressortir à quel point l’Armée rouge était mal commandée et équipée, le pays non préparé à la guerre, et le système de ravitaillement de Leningrad vulnérable. Si les dirigeants s’efforcèrent d’améliorer la défense militaire et civile du pays, rien ne fut entrepris afin de préparer la ville à un état de siège. A la veille de l’attaque allemande, les réserves de la ville suffisaient uniquement aux besoins du temps de paix.

Leningrad encerclée (juin 1941-septembre 1941)

Défense de la ville

L’annonce de l’attaque allemande provoque une vague de patriotisme : des milliers de personnes se font enrôler dans les bataillons de défense, les opoltcheniye. Cependant la situation sur le front est catastrophique. Les forces allemandes progressent rapidement : en deux semaines, elles sont à 200km de Leningrad. Un million de personnes est mobilisé pour organiser la défense de la ville et élever des fortifications. On procède en hâte à l’évacuation d’une partie de la population civile, des équipements industriels et de la main d’œuvre qualifiée. Mais ces mesures sont insuffisantes et de graves erreurs sont faites par les autorités : des convois transportant des enfants sont envoyés à la rencontre des Allemands ; des tonnes de blé venant des pays baltes sont évacués vers l’est et non vers Leningrad… Fin août, les troupes allemandes encerclent la ville et ont coupé toute voie de communication ferroviaire avec le reste du pays, or en temps normal, le grain et le charbon venaient d’Ukraine, le pétrole du Caucase et le bois de Carélie.
Leningrad est isolé, mais sa défense est solide. C’est dans ce contexte que Vorochilov, Jdanov et Popkov, le président du soviet de Leningrad, lancent leur fameux appel du 21 août 1941 : « Levons-nous comme un seul homme pour la défense de notre ville, pour celle de nos maisons, de nos familles, de notre liberté et de notre honneur… »

Affiches

Le 4 septembre débutent les raids de l’aviation allemande. Hitler donne l’ordre de refuser toute capitulation : Leningrad doit être « rasée de la surface de la terre ». Deux explications à cela : d’abord afin d’éviter d’avoir à nourrir trois millions d’habitants, et de se faire piéger par les explosifs comme ce fut le cas peu avant à Kiev, quand l’armée allemande pénétra dans la ville désertée. Mais il existe également une dimension idéologique : Leningrad doit être anéantie car elle est le berceau de la Révolution.

Leningrad affamée (septembre 1941-printemps 1942)

Le quotidien du siège

Le quotidien du siège
Les oiseaux de la mort sont au zénith.
Qui viendra délivrer Leningrad ?
Ne faites pas de bruit ; la ville respire,
Elle vit encore, elle entend tout :
Comme sur l'humide fond de la Baltique
Ses enfants gémissent dans leur sommeil ;
Comme leur cri : "Du pain" monte de l'abîme,
Et va jusqu'au septième ciel.
Mais le firmament est sans pitié ;
A la fenêtre c'est la mort qui regarde.
Anna Akhmatova, Le cycle de Leningrad, 28 septembre 1941

Début septembre, la ville dispose de vivres pour un mois à peine. Le système de rationnement se durcit et le 12 septembre, les rations tombent à 500 grammes pour les travailleurs, 395 grammes pour les employés, 310 grammes pour les enfants et autres civils. Dès le mois d’octobre, on cherche des ersatz pour la fabrication du pain : soja, cellulose, pâte de coton. Au problème d’approvisionnement en vivres s’ajoute le problème du chauffage : il n’y a pas d’autre combustible que le bois que l’on peut trouver dans la ville et ses faubourgs, et de l’éclairage : la production d’électricité est quasi nulle.
Dans de telles circonstances, les conditions de vie des deux millions et demi de personnes enfermées dans la ville deviennent très rapidement critiques. Le 11 novembre, les rations tombent à 300 grammes pour les travailleurs et 150 grammes pour les enfants et autres civils. Le 5 décembre, respectivement à 200 et 125 grammes. Le 3 décembre 1941, un communiqué interne des services de police rend compte de la situation en ces termes : « Les gens sont gonflés par la faim et tombent de faiblesse dans les rues. Ils préfèrent mourir que d’endurer de telles souffrances. Ils déterrent des chevaux morts pour les manger. » Ou encore : « La population de Leningrad est tellement habituée aux alertes que presque plus personne ne descend dans les abris. On transporte les cadavres au cimetière et il faut les surveiller. » Le 13 décembre, un communiqué rapporte un premier cas de cannibalisme.

125 grammes de pain

La situation dépasse les limites de l’acceptable. L’obsession de la faim change le rapport des gens au monde, et cela est perceptible à la lecture des journaux, récits et lettres envoyées au front. En janvier, la situation est telle que les troupes allemandes s’attendent à une reddition. Mais la ténacité des Russes relève de l’exploit : d’après Alexandre Werth, 126 989 personnes meurent de faim en janvier, pourtant la ville continuent à fournir le front en armes, et aucune des tentatives des Allemands pour pousser les soldats à la mutinerie n’aurait réussi. Pourtant leurs arguments étaient convaincants : ils lâchaient des tracts au-dessus des zones de front, sur lesquels étaient écrit, en substance : « soldat, rejoins nos troupes, et tu auras à manger. »
Le 20 janvier 1942, les rations connaissent une première hausse. Deux facteurs à cela : l’approvisionnement par le lac Ladoga commence à se mettre en place, et à mesure que la population diminue, les vivres disponibles augmentent. Dès mars 1942 la mortalité baisse.

La Route de la vie

La Route de la vie

On appellera « Route de la vie » la voie de communication qui traversait le lac Ladoga et constituait l'unique accès à la ville de Léningrad assiégée, pendant les mois d'hiver de novembre 1941 à janvier 1943.
La première année du siège elle permit d’évacuer, l’été par bateau et l’hiver par traîneau ou convois de camions, quelques 500 000 civils, des soldats blessés, l’équipement industriel de plusieurs usines, des œuvres d’art et collections de musées. Il va sans dire que cette voie fut difficile à mettre en place, en raison des conditions climatiques sur le lac, que la glace encore fragile engloutit des convois entiers, et surtout qu’elle fut particulièrement touchée par les raids incessants de l’aviation allemande. Au vu du nombre des victimes qui périrent le long de cette route, il conviendrait de l’appeler « Route de la mort », selon Dimitri Likhachev.
L’été 1942, un oléoduc surnommé « Artère de la vie » fut posé sur le fond du lac Ladoga et permit d’approvisionner la ville en électricité. Pendant le second hiver de siège, on entreprit la construction d'une voie ferrée sur la glace qui permit d’évacuer davantage de civils. Bientôt ne restèrent dans la ville que les plus aptes à travailler et à combattre, afin de faire de Leningrad une « ville de front ».

Une ville de front (été 1942-1944)

La Victoire

Dès janvier 1943, une contre-offensive permet de libérer une brèche dans l’encerclement de la ville, et la situation s’améliore. La ville reste cependant très proche de la ligne de front et est régulièrement bombardée. Ce n’est qu’un an plus tard, le 27 janvier 1944, que les troupes venant du sud parviennent à faire la jonction avec les armées du front de Leningrad.

Bilan du siège

Le bilan du siège est particulièrement lourd. Déterminer le chiffre exact des victimes du siège de Leningrad est l’un des grands enjeux historiographiques de la Seconde Guerre mondiale : les estimations oscillent entre 649 000 et deux millions de morts. Plusieurs éléments rendent délicates ces estimations : la falsification statistique des recensements d’avant guerre sur lesquelles elles sont basées, l’imprécision du découpage administratif de la ville, et surtout, au plus fort de la famine, durant l’hiver 1941-42, les données concernant le nombre de décès sont partielles : soit parce que les parents du défunt taisaient sa mort pour récupérer sa carte de rationnement, soit parce qu’il n’y avait personne pour signaler le décès. Le chaos était total, les cadavres jonchaient les rues.
La ville elle-même et ses environs ont beaucoup souffert. Près de 3 200 000 mètres carrés habitables auraient été détruits, et le patrimoine architectural de la ville fut particulièrement touché, ainsi que les palais et résidences impériales occupés et pillés par les Allemands. Dès mars 1944, des mesures sont prises pour rétablir la production et reconstruire des logements à Leningrad.

Fosses communes au cimetière Piskariev

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Un site réalisé dans le cadre du séminaire "Mémoires et Identités en Europe Centrale"
dirigé par Delphine Bechtel et Luba Jurgenson.
© Elisa Frantz. Paris IV Sorbonne, septembre 2010