La mémoire du siège
aujourd'hui

Les années 1990

La progressive individualisation de la mémoire du siège Si la mémoire officielle rend hommage au peuple défenseur de la ville dans sa globalité, jusqu’à la perestroïka, selon Eléonora Martino-Fristot, nulle part n’est fait mention des destins individuels, nulle stèle ne recense le nombre exact des morts ni ne liste le nom des victimes. Or on connaît l’importance de la nomination dans la reconnaissance d’une tragédie de cette ampleur. Le Mémorial de la Shoah à Berlin, achevé en 2005, est conçu comme un lieu où les morts reçoivent un visage : dans la pénombre d'une des salles, les noms de chacune des victimes s'affichent un par un sur les murs. Car commémorer, c’est d’abord nommer. Dès 1988, la société Mémorial entreprend la tâche immense de recenser les victimes des répressions qui ont été délibérément effacées de la mémoire, en répondant au vœu d’Anna Akhmatova dans Requiem « Je voudrais, tous, vous appeler par vos noms. » Et dès 1989, la société exprime ce désir pour les victimes du siège : parce qu’on ignore le nombre exact des victimes et leur localisation, le deuil est impossible.
Un article de la Pravda datant de 1989 (cité par Eléonora Martino-Fristot dans sa thèse) fait un premier pas dans le sens d’une individualisation de la mémoire du siège : « Il faut chercher des listes et nommer tous les inhumés au cimetière Piskarev ». La même année, on peut lire « Le combat ne sera pas terminé tant qu’on n’aura pas enterré le dernier mort », ce qui contraste fortement avec la version officielle soviétique, qui célébrait la victoire : les dernières lignes de l’Exploit de Leningrad proclament en effet que tout est fini, tout va bien ! « Ca va bien ! », aurait dit ironiquement Vladimir Maïakovski : « I zhizn’ khorosha, i zhit’ khorosho».
Une étape significative dans la reconnaissance de la tragédie du siège est le choix, dès 1989, de commémorer non seulement le 27 janvier, date de la levée du siège, mais également le 8 septembre, qui marque le début. 1989 est également la date de réouverture du musée de Soljanoj Gorodok qui ajoute l’épithète « et du siège » à son titre de Musée de la défense de Leningrad.
Désormais, la photographie de l’homme squelettique en chapka tenant ses 125 grammes de ration quotidienne devient le symbole d’une mémoire tragique. Elle est publiée régulièrement pendant cette décennie, les jours ou les normes de rationnement sont descendues au plus bas.

Le rôle de l’Eglise Pendant les années 1990, la prise en charge de la mémoire douloureuse sera assumée par l’Eglise, qui voit son rôle grandir dans le chaos idéologique ambiant. Ceci aboutit à plusieurs projets religieux, dont la construction, de 1997 à 2001, d'un temple à Mala Okhta, à l’emplacement d’une ancienne fosse commune. La construction d’un édifice religieux en la mémoire d’un évènement tragique est une tradition orthodoxe, mais prend alors une résonnance particulière : c’est le premier lieu de mémoire du siège qui ne rende pas hommage à l’exploit militaire mais honore le souvenir des victimes, et soulage les survivants en appelant au repentir et au pardon.

Temple de Mala Okhta

Aujourd'hui, quelle place pour la mémoire du siège ?

La question de la mémoire du siège aujourd’hui est à rapprocher de l’attitude de la Russie face à son passé soviétique et stalinien, qui est sensiblement différente avant et après Poutine.
Pendant les années de perestroïka gorbatchévienne, la déstalinisation semblait en bonne voie : « La mémoire de la terreur était alors un élément important de la conscience russe. En 1987, 1988, 1989, les journaux étaient remplis de récits des témoins des purges, de photos des victimes. Et puis la situation économique et sociale s'est dégradée, les gens ont perdu l'espoir et leur identité. Ils se sont sentis trompés par le nouveau pouvoir. Alors la réflexion sur la période stalinienne est passée au second plan », se souvient Arseni Roguinski, l'un des dirigeants de l'association Memorial (Cité par Marie Jégo, Le Monde, 27 octobre 2009).

Les années 2000 voient la réhabilitation de Staline, un « manager efficace » Sous le successeur d’Eltsine, le redressement économique s’accompagne d’un retour à la fierté nationale : les richesses naturelles, à nouveau entre les mains de l’Etat, rendent sa puissance au pays et assurent son statut à l’international. La condamnation des dérives libérales de l’ère Eltsine permet une valorisation du passé soviétique dans ce qu’il a de plus glorieux : la victoire contre le fascisme et pour la liberté.
Dès son arrivée au Kremlin, en décembre 1999, Vladimir Poutine célèbre en personne l'anniversaire de la naissance de Staline. En 2000, il restaure l'hymne stalinien doté de nouvelles paroles et rend le drapeau rouge à l'armée. « Vladimir Poutine a exalté la fierté de l'époque soviétique, il a compris qu'il y avait une demande de la base pour cela. Les masses ont aimé ce retour à un monde familier. L'accent a été mis sur la victoire de 1945. Le culte de Staline s'inscrit entre la glorification de l'Union soviétique et celle de la guerre », poursuit Arseni Roguinski. Publié en 2007, réédité depuis, Le Manuel de l'enseignant (deux tomes) offre un condensé de la nouvelle pensée officielle. Ses auteurs, Alexandre Danilov et Alexandre Filippov, font partie de l'équipe chargée par le Kremlin d'élaborer les nouveaux standards d'éducation. Staline y est représenté comme un dirigeant « tout à fait rationnel ». La terreur qu'il a imposée au pays était avant tout « un instrument pragmatique de résolution des tâches économiques. Sans les justifier, on peut dire que les répressions ont servi à faire peur à ceux qui travaillaient mal ». On trouve aussi l’appellation « manager efficace » (Staline, un « bon manager » pour la Russie, Le Monde, 26 Mars 2008)

Station Koursk, le retour de Staline, le mythe de la Victoire

Tandis que la station de métro Koursk tout juste rénovée affiche désormais la citation, gravée en lettres d'or : « Staline nous a inspiré la foi dans le peuple, le travail et les exploits », le président Medvedev, dans un communiqué au titre tout militaire « Russie, en avant ! », datant de septembre 2009, appelle la population à se mobiliser contre la corruption, tels les dignes héritiers du courage de leurs grands-pères. Il fait d’ailleurs de la vaillance militaire, la voinskaja doblest’, un des traits caractéristiques de l’identité russe. Il s’agit de réconcilier la Russie avec son passé, affirmer la continuité du peuple russe au-delà des ruptures politiques.

Pour et contre Ce retour aux valeurs militaristes fait polémique. Alors qu’à l’annonce de Medvedev répond, un mois plus tard dans Novaja Gazeta, un article de Youri Afanassiev intitulé « En avant, non pas en arrière ! », l’historienne Natalia Narotchnitskaïa se fait le porte-parole d’un courant patriotique qui agite l’éternelle menace du complot de l’Occident contre la Russie : dans son livre Que reste-t-il de notre victoire ? Russie-Occident : le malentendu (qu'elle est venue présenter à la librairie du Globe, à Paris, en mai 2008 ) elle s’élève vigoureusement contre ce qu’elle décrit comme des tentatives répétées de l’Occident pour ternir la mémoire de la Deuxième Guerre mondiale, celles-ci prouvant que « le souvenir de la victoire est la pierre angulaire de la conscience nationale séculaire qui empêche la disparition de la Russie».

Les 65 ans de la Victoire En mai 2010, à l’occasion du 65ème anniversaire de la victoire, le siège de Leningrad est célébré comme une grande victoire militaire. Défilés de vétérans, transports urbains décorés de gerbes, kiosques et arrêts de bus ornés de slogans tels que « Vive les 65 ans de la Victoire ! Nous n’avons pas oublié, nous sommes fiers ! » ont rappelé à la population l'héroïsme de leurs aïeux. Mais le siège de Leningrad n’est pas évoqué publiquement dans sa singularité.

Un sujet encore peu étudié !

Harrison Salisbury, journaliste américain, auteur du livre de référence sur le siège, fut l’un des rares étrangers à avoir pénétré dans Leningrad assiégée l’été 1942. Il disait en 1962 dans le New York Times : « Même en Union Soviétique, l’épopée de Leningrad a relativement peu attiré l’attention en comparaison de Stalingrad et de la bataille de Moscou. Et à l’Ouest, sur cinquante personnes qui frémirent devant le courage des Londoniens pendant la bataille d’Angleterre, il n’y en a pas une qui soit au courant de ce qu’endurèrent les gens de Leningrad. »
Quarante ans plus tard, « aucune étude historique d’ensemble sur le blocus de Leningrad n’existe encore », déplore Lorraine de Meaux dans Saint-Pétersbourg, édité en 2003 à l’occasion du tricentenaire de la ville. Eléonora Martino-Fristot, auteure de la seule thèse en français parue sur la mémoire du siège, reconnaît que le sujet est encore peu défriché en 2002 : d’après elle, seule l’historienne Maria Ferretti aurait abordé la question.
En effet, c’est à peine si le public français est au courant de cet épisode mémorable de la Seconde guerre mondiale. Des batailles décisives sur le front Est, il connaît davantage celles de Stalingrad ou de Moscou. Personnellement, j’ai découvert par hasard l’existence du siège par un documentaire diffusé sur Arte en 2005. Plus tard, lors d’un voyage à Saint-Pétersbourg, un ami m’a emmené à la datcha de sa famille, qui se trouve à Vsevolozhsk, juste au bord de la Route de la vie. J’ai senti alors à quel point la mémoire du siège était vivace : sa mère ne pouvait évoquer le sujet sans que les larmes lui montent aux yeux.

Ce qui reste méconnu Ce qu’ignorent la plupart des Occidentaux, mais aussi les jeunes générations russes actuelles, c’est la dimension universelle du siège. Lors des commémorations officielles, on évoque davantage la ténacité et l’abnégation dont firent preuve les habitants de Leningrad. Loin de moi l’idée de nier cet aspect : l’exploit des blokadniki est réel, mais il n’est pas tant militaire que moral. Car si l’héroïsme, le courage et l’esprit de sacrifice des habitants de Leningrad furent longtemps célébrés comme une preuve des vertus supérieures du système soviétique (d'après Léon Gouré), la lecture des journaux tenus pendant le siège et les témoignages des survivants rendent compte d’une réalité plus complexe : l’obéissance civile d’un peuple déjà rompu par vingt années de répressions n’est pas la seule explication à la résistance. A mesure que le siège se prolonge, la terreur perd de sa force, la population et les autorités sont unies par un désir de survivre.

La visée universelle Dans Leningrad assiégée se trouvaient nombre d’écrivains et membres de l’intelligentsia qui purent ainsi donner leur témoignage. Or leurs écrits ne sont pas un pamphlet rageur contre les autorités. Comment expliquer, alors, que ces écrits ne furent pas publiés de leur vivant, pour la plupart ? Prenons le Journal du siège de Lidiya Ginzburg. On ne trouvera dans ce journal aucune attaque directe contre le Parti, et pourtant ce texte ne paraît qu’à la perestroïka. Pour le poète Alexander Kushner, auteur de la préface, « l’explication se trouve dans une certaine qualité de la prose [de Lidiya Ginzburg] – l’intellectualisme ; les héros intellectuels de l’ancienne littérature étaient démodés, et ne convenaient pas aux thèmes nouveaux du vingtième siècle. »
La littérature du siège est passionnante, sa visée est universelle. Je crois qu’on ne pourrait que recommander, même auprès d’un public scolaire, la lecture d’un ouvrage comme le Journal du siège de Lidiya Ginzburg, un des rares témoignages traduits en français (d’après l’anglais et non le russe), au même titre que la littérature du Goulag ou des camps de concentration, qui est elle largement diffusée.

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dirigé par Delphine Bechtel et Luba Jurgenson.
© Elisa Frantz. Paris IV Sorbonne, septembre 2010