Cimetière Piskariev

« La tragédie que connut Leningrad de 1941 à 1944 n’a pas son équivalent dans le monde. En 900 jours de siège, 1 200 000 personnes sont mortes de faim. Mais la ville a résisté et n'a pas cédé. »
Besik Pipia, Nezavisimaja Gazeta, 28 mars 2002

« Ce fut le plus important et le plus long siège jamais subi par une ville moderne.
Les souffrances et l’héroïsme de Leningrad touchent au plus haut degré du tragique, et impliquent un courage que l’on a peine à se représenter. »
Harrison E. Salisbury, New York Times, 10 mai 1962

« Tolstoï [dans Guerre et Paix] avait écrit des choses définitives sur le courage, sur les gens qui font leur part d’efforts dans la guerre de tout un peuple. Il parlait aussi de ceux qui, pris dans ce tourbillon, continuaient involontairement à y jouer leur rôle, tout en s’efforçant apparemment de résoudre leurs problèmes privés. Dans Leningrad assiégée, les gens travaillaient tant qu’ils le pouvaient pour essayer, avec ceux qu’ils aimaient, de ne pas mourir de faim. En fin de compte, cela fut essentiel à l’effort de guerre, car une ville vivante barrait la route à un ennemi qui voulait la tuer. »
Lidiya Ginzburg, Journal du siège de Leningrad, Christian Bourgois, 1998

« L’une des plus grandes tragédies urbaines de la Seconde Guerre mondiale, avec celles du blitz londonien et des bombardements alliés de 1945 sur les villes allemandes. »
Lorraine de Meaux, Saint-Pétersbourg, Robert Laffont, 2003

En près de 900 jours de siège, Leningrad encerclée par la Wehrmacht a perdu plus des deux tiers de ses habitants et subi des dégâts matériels considérables. Les victimes civiles se comptent en millions, or les gens mourraient de faim, de froid et d'épuisement, non sous le coup des balles.
Paradoxalement, ce terrible épisode de la Seconde Guerre mondiale est devenu le symbole du courage, de la ténacité et de l’abnégation du peuple soviétique, vainqueur de la « Grande Guerre patriotique ». Si au temps de l’URSS, on célébrait les prouesses des héros par l’édification de monuments grandioses, aujourd’hui on honore davantage la mémoire des disparus.

Héros ou victimes, résistants par choix ou par contrainte ? Une chose est sûre : la population civile, rompue par des années de communisme de guerre, affaiblie et divisée par la Terreur stalinienne, a fait preuve d’un courage hors du commun pour résister. Comment, en effet, ces hommes et femmes ordinaires ont-ils pu survivre à l’hiver 1942 par des températures extrêmes, avec une moyenne de 200 grammes de pain par jour, dans une ville coupée du monde, régulièrement bombardée, plongée dans l’obscurité, sans électricité ni chauffage, aux canalisations gelées, dans laquelle les transports ne fonctionnaient plus ? Comment ont-ils trouvé la force de traverser des rues jonchées de cadavres pour aller chercher de l’eau dans des trous creusés dans la glace, en prenant le risque de tomber d’inanition sur le chemin ?

Toujours est-il que la ville a tenu bon pendant trois ans, tant bien que mal. Les salles de spectacle étaient combles, même éclairées à la bougie et avec des acteurs chancelants ; les usines fonctionnaient, certes à régime réduit ; certains s’entraidaient, mais les cas de cannibalisme n’étaient pas rares. En effet, nombre d’histoires circulent sur les atrocités du siège, et les extrémités auxquelles les habitants de Leningrad ont parfois été réduits pour survivre ont marqué à jamais des générations de survivants. Ne serait-ce que par le silence entourant ces événements, qui fut difficile à briser.

Il existe encore très peu d’études approfondies sur le sujet de la mémoire du siège. Pourtant, il conviendrait de mener une enquête chez les descendants des blokadniki (les survivants du siège) et d'analyser l'impact que cet événement tragique a pu avoir sur leur histoire personnelle. De quelle manière la mémoire individuelle s’est transmise dans les familles, en marge de la construction officielle d’une mémoire collective héroïque, et dans quelle mesure l’épisode du siège a pu forger l’identité de la ville, en la faisant passer de Saint-Pétersbourg « fenêtre sur l'Europe » à Leningrad « ville héros », autrement dit de « eux » à « nous » ? Et quelle peut être la place pour la mémoire du siège aujourd‘hui, dans une société russe en quête d’identité ?

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Un site réalisé dans le cadre du séminaire "Mémoires et Identités en Europe Centrale"
dirigé par Delphine Bechtel et Luba Jurgenson.
© Elisa Frantz. Paris IV Sorbonne, septembre 2010