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La Renaissance tranquille de l'Islam au Tatarstan

 

 

À Kazan, les bulbes côtoient les minarets ; la vieille cathédrale orthodoxe restaurée et la grande mosquée toute neuve sont réunies au sein même du kremlin. Minarets et bulbes voisinent au coeur de cette ville réputée modèle pour la bonne entente interculturelle de sa population. " Pour le monde chrétien et musulman, c'est un exemple à suivre ! Il ne s'agit pas d'oecuménisme, parce que nous ne pouvons pas prier ensemble. Mais, côte à côte, nous préservons notre respect mutuel ", lance le P. Mefodii, l'un des prêtres de la cathédrale de l'Annonciation. " Les hommes n'ont pas été créés pour se faire la guerre ! Nous devons nous enrichir les uns des autres. Ici, à Kazan, nous sommes un pont entre la force européenne et la sagesse asiatique ", insiste Zoufar Galioulline, l'un des imams de la mosquée Koul Charif.

Cette nouvelle mosquée, construite au sein même des murs du kremlin de Kazan, à deux pas de la cathédrale orthodoxe, est un symbole. Son nom même est emblématique : plus de 450 ans après Ivan le Terrible qui avait conquis la ville, les autorités ont décidé de nommer la mosquée en l'honneur d'un des imams de l'époque, héros de la résistance face à l'invasion impériale.

En 1990, à l'époque de la perestroïka, il ne restait plus qu'une mosquée à Kazan: l'on compte aujourd'hui environ un millier de mosquées pour toute la république, pour une population de deux millions de musulmans. La renaissance de l'Islam est visible à l'œil nu.

"Pour nous, la Foi est dans le sang et dans les os... On peut enlever à un homme ses vêtements, on peut le jeter en prison, mais on ne peut pas supprimer une foi pratiquée depuis mille ans", affirme Gousman Iskhakov, le mufti du Tatarstan. "Après avoir vécu pendant trois générations sous le régime soviétique, les gens ne sont pas athées, conclut-il, mais ils connaissent mal leur religion... Et aujourd'hui beaucoup de gens s'intéressent à l'Islam"... Presque tous les Tatars qui ont retrouvé le chemin de l'Islam pratiquant font à peu près le même récit: leurs grands parents, leurs grands mères surtout, n'avaient jamais cessé de croire et de prier. Et ils ne font que renouer avec une religion à laquelle ils n'ont jamais eux-mêmes cessé de croire.

Cette ré-islamisation de la population est frappante: partout, dans les mosquées et dans les "madrassas" (écoles religieuses traditionnelles), des centaines, des milliers de Tatars réapprennent les fondements de l'Islam. Parallèlement aux "madrassas", les autorités ont créé à Kazan en 1998 une "Université islamique de Russie", dont la construction a été financée à la hauteur de 340.000 dollars par la Banque islamique, et pour 250.000 dollars par la République du Tatarstan. Le but de cette université, affirme Souleiman Zaripov, son vice-recteur, est d'empêcher les jeunes Tatars et musulmans de Russie d'aller se former à l'étranger en leur fournissant sur place un enseignement de qualité. Le retour de l'Islam après 1990 avait donné lieu à l'émergence de nombreux courants incontrôlés: en l'absence de cadres religieux autochtones, les musulmans tatars ont fait venir des moullas et des professeurs arabes et turcs qui ont importé avec eux les diverses tendances qui traversent le monde musulman ainsi que des courants plus extrémistes, prônant le Djihad. Ceci a alarmé les autorités du Tatarstan qui ont réagi en expulsant un certain nombre de religieux arabes et décidé de superviser de très près la formation des cadres religieux musulmans.

L'on peut parler, cependant, d'une renaissance tranquille. Un islam sunnite modéré, qui est dans la culture plus que dans les pratiques. Selon une enquête faite il y a quelques années auprès de 1.500 jeunes Tatars de moins de 30 ans, en ville et dans les campagnes du Tatarstan, 80 pour cent de ces jeunes déclarent qu'ils se considèrent comme "musulmans". Mais seulement 5 pour cent seulement affirment "connaître et respecter la religion". Et quand on demande aux 95 pour cent qui ne pratiquent pas pourquoi ils se déclarent musulmans, ils répondent "parce que c'est la religion de nos ancêtres"". Avec la langue tatare, parlée aussi souvent dans la rue que le russe, l'islam est lié aux traditions locales et reste l'un des moyens d'affirmer sa différence par rapport à Moscou. " L'islam et notre nation tatare font partie d'une même identité ", explique l'imam Zoufar Galioulline.

Pour la moitié russe de la population, cette renaissance ne semble pas poser de problème. Officiellement, Kazan ne compte pas d'extrémistes musulmans. Cependant, la renaissance de l'Islam au Tatarstan, au coeur de la Russie, a été jugée suffisamment importante pour susciter l'attention des autorités qui ont multiplié les initiatives pour l'encadrer et la contrôler. Le président Chamiyev a mis en place une "Conseil des affaires religieuses" dirigé par Rinat Nabiev, un historien, et directement rattaché au conseil des ministres du Tatarstan, et un "Conseil des affaires religieuses musulmanes" dirigé par le mufti Gousman Ishakov, élu par le congrès des musulmans du Tatarstan.

"Il n'y a pas de problème de fondamentalisme au Tatarstan", affirme Raphael Khakimov, conseiller du président Chamiyev pour les affaires politiques, ajoutant: "Notre leitmotiv, c'est d'être plus proches de l'Europe. Nous n'avons pas peur de l'apparition du radicalisme musulman... mais nous le surveillons".

Les dirigeants du Tatarstan ne cessent d'afficher leur volonté de reconnaître la renaissance des deux grandes religions du Tatarstan, l'Orthodoxie et l'Islam, et de les traiter sur un pied d'égalité.

 

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