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Accueil > Publications > "Cultures d’Europe Centrale" : Hors-série

L’angle de la Mitteleuropa

« L’angle de la Mitteleuropa : Une réminiscence »

Maja Haderlap
(Théâtre municipal, Klagenfurt)

D’un point de vue géographique, je vis au centre de la Mitteleuropa, en Carinthie, près de la frontière slovène. J’ai appuyé au moins une oreille contre le mur de nuages appelé Mitteleuropa, derrière lequel je soupçonne la présence d’un monde plein de malentendus. Dois-je, dans ces réflexions, employer la notion de Mitteleuropa ou bien celle, politiquement plus correcte, de Zentraleuropa ? Je ne sais. J’essaierai les deux, Mitteleuropa car c’est sous ce nom que ce phénomène fluctuant s’est présenté à moi pour la première fois, et Europe centrale, qui a des contours politiques plus réels.

Quand j’entends ou je lis « Mitteleuropa », je complète toujours, en moi-même, par le toponyme Vilenica. Vilenica est le nom d’une grotte dans le Karst slovène, repris par l’Union des Écrivains slovènes de Ljubljana pour nommer le prix qu’elle y décerne depuis 1986 à un écrivain de l’espace centre-européen. Mes premiers contacts avec l’idée de Mitteleuropa remontent au printemps 1987 et sont liés à mes publications en slovène. En 1986/1987, je fus quelques mois assistante dramaturge au Teatro Stabile Sloveno de Trieste (Slovensko stalno gledalisce v Trstu) ; je travaillais alors à mon deuxième recueil poétique, qui devait paraître à Trieste aux éditions ZTT.

Depuis le début des années 1980, bien des choses avaient commencé à bouger en Slovénie. En 1984 parut dans la revue Nova Rebija l’essai de Milan Kundera La Tragédie Mitteleuropa, qui marqua fortement quelques intellectuels slovènes. Des auteurs tels que Drago Jančar virent leurs expériences politiques et culturelles confirmées par les réflexions de Kundera, ils espéraient se trouver ainsi en possession d’un outil conceptuel supranational permettant de s’émanciper politiquement du socialisme réel. Mitteleuropa était synonyme d’ouverture politique et de mémoire d’une histoire commune qu’il importait de distinguer du rêve hégémonique de la Grande Allemagne. Les auteurs de Slovénie tombèrent rapidement d’accord sur ce point.

Mais l’intérêt suscité par la Mitteleuropa intellectuelle était également très grand chez les auteurs hongrois, tchèques, polonais et lituaniens, de sorte que les auteurs slovènes purent bientôt constituer avec eux une communauté d’intérêts.

Au printemps 1987 parut le numéro 57 de Nova revija. Contenant des articles sur le programme national slovène, il provoqua une tension extrême dans les milieux politiques et culturels. Je me souviens de l’atmosphère tendue d’une rencontre internationale d’écrivains à Portoroz. Dans la salle de séminaire de l’hôtel, on discuta tard dans la nuit, quelques auteurs craignaient des arrestations. Mais rien de tel n’arriva. Cette atmosphère enfiévrée me troublait, j’écoutais et j’observais. J’avais l’impression que se mettait en mouvement l’axe des rencontres que j’avais eues jusque-là avec la Slovénie et la Yougoslavie et que se modifiaient les modes sur lesquels je considérais les Slovènes. Comme bien des membres de l’assistance, je croyais moi aussi qu’une phase d’isolement touchait à sa fin, même si je pensais pour ma part à une autre sorte d’isolement, l’isolement personnel, linguistique et culturel où je croyais me trouver. Cela n’avait guère à voir avec la situation politique et morale dans laquelle se plaçaient les écrivains présents. Nombre d’entre eux revendiquaient une autorité morale en matière de démocratisation de la société, se laissant entraîner ainsi sur le terrain glissant de la politique réelle. Cela me fascinait, car ce que je connaissais, moi, c’était la position des écrivains dans la société autrichienne, qui existaient et existent à la limite du perceptible et interprètent tout autrement leur fonction à l’intérieur de la société.

Je donnai un nouveau tour à ma vie. Rentrée en Autriche, je quittai Vienne pour m’installer en Carinthie et y terminer ma thèse. À l’automne 1987 parut mon recueil Bajalice, auquel on accorda beaucoup d’attention en Slovénie. Je fus élue au conseil de l’Union des Écrivains Slovènes à Ljubljana, ce qui me fit prendre une part active à l’évolution politique en Slovénie. À l’automne 1988, je m’installai pour un an à Ljubljana. La température politique avait alors considérablement monté. Début juin 1988, l’Union des Écrivains Slovènes avait entamé une série de soirées littéraires pour protester contre l’arrestation de quatre journalistes qui devaient comparaître devant un tribunal militaire yougoslave pour trahison de secrets militaires. À la même époque furent fondées de nouvelles associations politiques qu’on peut considérer comme les précurseurs des actuels partis politiques de Slovénie. Lors des réunions du conseil de l’Union des Écrivains, on projetait discussions publiques et manifestations, on discutait et formulait des modifications de la constitution. Cette hâte et cette détermination me surprenaient et j’avais rarement voix au chapitre. Benjamine de ces géants, Slovène de Carinthie, seule femme, j’étais la bienvenue dans ce cercle, mais j’y étais aussi déplacée. Je pouvais tout de même, par mon écoute, tempérer les discussions. Mais lors de l’élaboration de la Déclaration de Mai, désormais historique, qui formulait très concrètement l’exigence d’un État slovène indépendant, je restai interloquée. Sans doute mon ébahissement reflétait-il celui du « monde occidental » face au courage dont faisaient preuve les Slovènes. Cela semblait beaucoup amuser les autres membres du comité.

Peu après, les premières inquiétudes apparurent chez les acteurs de la culture – si tant est que la jeune génération d’écrivains qui n’avait pas subordonné son engagement à la politique ne les eût pas nourries depuis longtemps. Début 1990, les milieux culturels slovènes s’adressèrent au public lors d’un forum par lequel ils voulaient attirer l’attention sur leur situation. Même s’ils se félicitaient de la démocratisation rapide du système politique, ils entendaient mettre en évidence le vide en matière de politique culturelle qui menaçait le fonctionnement de la culture slovène suite à la dissolution des anciennes structures.

Je voudrais maintenant retourner à Vilenica, car Vilenica fut inventé surtout pour permettre de respirer profondément. Ce qui importait à tous ceux qui prenaient part aux discussions dans le Karst slovène, c’étaient d’abord les émotions et l’héritage culturel de la Mitteleuropa. On s’y plaignait encore ouvertement de l’absence d’auteurs serbes ou du nombre trop réduit d’auteurs tchèques. Mais dans leurs apparitions publiques, les écrivains tenaient des propos prudents et équivoques. Cela donnait parfois l’impression que la Mitteleuropa était une sorte d’apothéose. Mais en ce début d’automne dans le Karst, les sous-entendus politiques se précisèrent également. Même si de nombreux écrivains n’étaient guère sensibles aux idées indépendantistes de leurs collègues, ils ne prenaient pas leur distance lors des discussions. On savourait le fait d’être ensemble et l’hospitalité slovène. En 1991, Peter Handke, qui avait été lauréat du prix en 1987, publia son essai Adieu d’un rêveur du Neuvième Pays, jetant le gant à ceux qui invoquaient la Mitteleuropa. Déçu et irrité par les ambitions sécessionnistes de Slovènes, il écrivait :

« Mais ces dernières années, chaque fois que je me rendais en Slovénie, je remarquais qu’une nouvelle histoire y était propagée. Nouvelle ? C’était la vieille légende, remise au goût du jour, de la Mitteleuropa. […] Et cette parole historisante, proclamée par des bouches nombreuses, dans des journaux, des mensuels, lors de colloques, détournait du pays l’hôte venu en Slovénie pour l’entraîner vers l’irréalité, l’intangibilité, la non-présence. »

Handke s’exprimait sans ambages sur le contexte politique et historique des diverses représentations de la Mitteleuropa :
« Qu’il est triste, et aussi scandaleux, que quelqu’un tel que Milan Kundera, il y a quelques semaines, dans un appel au ‘sauvetage de la Slovénie’ publié dans Le Monde, la distingue, avec la Croatie, des ‘Balkans’ serbes et l’adjoigne aveuglément à cette ‘Europe centrale’ fantomatique dont les seigneurs impériaux taxaient de baragouinage barbare sa langue tchèque, une langue slave dans laquelle plus tard Jan Skácel de Brno allait forger les psaumes les plus délicats du xxe siècle ! [...] Alors l’ancestral conte slovène du Neuvième Pays a un peu plus chaque année cédé la place devant le discours spectral sur la Mitteleuropa. Un spectre analogue hantait aussi, il faut le dire, les espaces des frontières voisines, où il s’alimentait plutôt d’une veine nostalgique du terroir (sans parler des nobles arrière-pensées de Viennois, Styriens et Carinthiens de l’ancien temps) : [...] Mais dans la région de Slovénie, le fantôme prit pied dans la réalité. Et ceux qui ont défilé avec lui, c’étaient ceux que l’on appelle habituellement les ‘esprits éclairés’, les ‘têtes bien faites’ : des savants, des poètes, des peintres.[1] »

La déception personnelle de Handke fut accueillie de diverses manières par les auteurs slovènes. D’un côté, ils étaient irrités, car de lui justement, ils attendaient un soutien après la fondation de la république, mais d’un autre côté, il était évident que Peter Handke, avec son « Neuvième Pays », considérait la Slovénie comme une entité universelle, une sorte d’Arcadie privée qui ne pouvait être décrite en termes d’appartenance nationale ou d’attaches culturelles.

Entre-temps, on a recommencé à parler davantage littérature à Vilenica. Comme si la guerre dévastatrice en Yougoslavie ainsi que les grands changements politiques dans les États d’Europe de l’Est avait refroidi les esprits sur un fond d’horreur. La jeune génération d’auteurs slovènes a fort à faire pour s’assurer une existence artistique dans des conditions « normales » ; elle se préoccupe moins d’utopies politiques que de la publication et la traduction de ses textes. Des auteurs tels que Drago Jančar, Rudi Seligo, Dimitrij Rupel et d’autres protagonistes d’autrefois sont entrés en politique, ou bien ils participent à toutes sortes de débats, dans l’espoir de pouvoir, en qualité d’artistes et d’êtres qui écrivent, dire sur la réalité des choses plus essentielles que ne le font les politiciens. Les années de normalisation ont replacé les Slovènes sur le terrain du nationalisme.

Pour ma part, je retournai donc en Carinthie où je fus confrontée aux réalités de cette terre natale plus exiguë. Le mince recueil poétique Bajalice échappa tout bonnement au très réduit public slovène de Carinthie. Les poèmes étaient difficiles à classer et on ne pouvait nullement les exploiter pour la politique. Ce décalage me déconcertait. Mes études terminées, j’essayai de trouver une orientation nouvelle et je me chargeai deux ans durant, pour la remettre sur pieds dans une conception nouvelle, de la rédaction de la revue culturelle et littéraire slovène mladje fondée en 1961 par Florian Lipuš et d’autres auteurs. Mais je compris qu’en Carinthie, l’infrastructure slovène était et est trop faible pour permettre à une revue culturelle et littéraire professionnelle de se maintenir, car seule une minorité à l’intérieur de cette minorité s’intéresse à la littérature. Les fonds publics autrichiens ne voulaient couvrir qu’une partie des frais de fabrication. Aussi la publication de cette revue si importante pour la littérature slovène en Carinthie fut-elle arrêtée.

Ce qui me préoccupait alors, c’était que je ne me trouvais nulle part. En Carinthie, je me voyais, littérairement et linguistiquement parlant, dans l’angle mort, en un lieu qui n’était perçu et depuis lequel je ne pouvais communiquer. J’étais renvoyée à mon Europe centrale privée. L’Autriche et la Slovénie, semblait-il, ne pouvaient pas avoir d’histoire qui les lie, du moins dans le discours officiel. Une « ivresse des frontières », pour paraphraser un vers d’Ingeborg Bachmann, m’envahissait.

Des années durant, j’avais rêvé de la chaîne de collines qui entoure la vallée de Leppen/Lepena, d’où je suis originaire. Chez nous, par la fenêtre de la cuisine, on aperçoit tous les jours la crête des collines et le versant boisé d’une montagne où passe la frontière slovène. En levant les yeux pour regarder le ciel au-delà des collines, on ne peut imaginer qu’il soit écrit là-haut « Passage interdit ». « L’homme qui m’a sauvé la vie », racontait mon père, « vit derrière cette colline, là-haut, à la frontière, les partisans* construisaient leurs bunkers, ta mère a dû franchir cette frontière clandestinement à son retour du camp de concentration, parfois, il nous est arrivé de passer des veaux en contrebande à cette frontière. » L’étroitesse de cette dépression représentait ma situation personnelle de l’époque. J’avais le sentiment d’avoir, comme poétesse slovène, raté l’intégration sociale et culturelle de part et d’autre de la frontière, et de n’avoir nulle part ma place. La seule réalité était mon point de départ, auquel j’étais renvoyée. Lepena, au-delà des chaînes de collines et de montagnes, semblait exclu des évolutions qui se produisaient ailleurs. Les récits et souvenirs personnels de l’époque nazie étaient bien trop différents des histoires officielles qu’on livrait aux gens en Carinthie et dans l’Autriche officielle. Cette contradiction tout comme celles de l’histoire slovène me lançaient un défi croissant au fur et à mesure que je saisissais le contexte.

Il me semblait parfois, dans les fossés autour de Bad Eisenkappel, que l’Autriche avait stocké dans les hommes une histoire non réfléchie. Chacun, individuellement, avait beaucoup à emporter dans ces décharges, chacun, à sa guise et selon ses capacités, car officiellement, ces décharges du deuil n’étaient pas censées exister. J’appris à mon corps défendant le pouvoir de l’histoire, en constatant qu’il m’était impossible, en Carinthie, de relativiser mon origine, car sans cesse on me renvoyait à elle, comme si des personnes extérieures avaient à décider ce qui convient ou non à des gens tels que moi. J’en fis l’expérience lorsque par un heureux concours de circonstances, je devins conseillère artistique au Théâtre municipal de Klagenfurt. On s’inquiéta auprès du directeur, on ne comprenait pas qu’il m’ait choisie, moi, précisément. Ne risquait-il pas de politiser le théâtre, voire de le slovéniser ? Manifestement, certains voyaient en ma présence une menace pour la prédominance de l’allemand. Mon travail était objet de soupçon, mais on s’habitua peu à peu à moi. Rares sont désormais les appels téléphoniques d’insultes qui visent à m’envoyer chez les Yougos ou à Cuba.

Je voudrais maintenant livrer quelques réflexions qui me semblent caractéristiques de mon expérience de la réalité centre-européenne : ce sont mes expériences en tant qu’écrivain et membre d’une minorité ethnique ; les classifications par critères nationaux ; l’expérience des attitudes défensives envers les minorités et groupes ethniques, et simultanément leur instrumentalisation ; les rencontres avec les auteurs yougoslaves et slovènes qui ont fait des expériences négatives avec le communisme ; et puis, revenant sans cesse, les utopies et rêves d’États nationaux, qui semblent émerger du subconscient historique collectif ; et aussi les souffrances personnelles d’amis après la guerre en Yougoslavie ; il y a, puisque je vis en Carinthie, une conscience nationaliste allemande, déterminée, même si elle souffre de l’information critique donnée par quelques médias, en ce pays de frontière, conscience nationaliste qui a réussi à investir les traditions intellectuelles et culturelles de la région ; il y a le rapport très spécial qu’entretient l’Autriche avec son passé et avec ses voisins ; et enfin l’évolution prévisible des particularismes régionaux européens, révélatrice du danger de voir se pérenniser des modèles culturels et politiques réactionnaires, à l’échelle régionale, sous prétexte de vouloir conserver l’originalité historique et culturelle d’une région.

Voici d’abord quelques réflexions sur le rôle des minorités ethniques en Europe centrale, dont on entend dire dans les discours du dimanche qu’elles sont les membres qui relient les États voisins. Je me permettrai cette formulation outrée : on les a, en vérité, instrumentalisées au gré de la situation politique générale. En Carinthie, on invoquait une angoisse première provoquée par le fantôme de la menace slovène et il fallut des décennies pour que le gouvernement autrichien formule des principes selon lesquels la Seconde République reconnaît sa diversité et la présence des minorités. Pendant longtemps, en Carinthie, on disait de quiconque invoquait les droits officiellement accordés aux Slovènes qu’il était un ennemi du pays. Pays, cela voulait dire la Carinthie allemande. Mais par ailleurs, les Slovènes, qui comptent des minorités en Italie, Autriche et Hongrie, n’ont jamais réussi, malgré leur langue commune, à mener un dialogue au-delà des frontières étatiques ou entre Occident et bloc de l’Est. Leurs conditions d’existence politique et sociale étaient trop différentes à l’intérieur de chaque pays, et trop traumatisants les événements du xxe siècle. Le contentieux historique entre la Carinthie et la Yougoslavie rendait la situation encore plus difficile. Tout cela contribua largement à la lente érosion du groupe ethnique slovène en Carinthie, qu’accompagne la perte d’importance sociale et politique de la langue slovène. La culture continue d’être du ressort d’associations d’amateurs, sans être appuyée par des institutions professionnelles. Des espaces officiels si exigus ne laissent guère de place à une littérature désireuse d’offrir davantage que l’édification linguistique et les traditions populaires. En tant qu’individus, les Slovènes de Carinthie sont aujourd’hui intégrés socialement, ils font partie de la société autrichienne. L’expérience qu’ils ont du plurilinguisme et d’un travail transfrontalier pourrait leur permettre de contribuer au rôle de l’Autriche en Europe centrale. Mais rien de tel ne se produit, notamment parce que, des décennies durant, l’ascension sociale ne fut possible que par la voie de l’assimilation. Les exceptions sont très rares.

Pour le rôle de l’Autriche en Europe centrale et moyenne, je partage l’avis d’Anton Pelinka :

« Pour l’Autriche, la Mitteleuropa est une notion intéressante à condition qu’on la comprenne comme un refus du pangermanisme tout autant que du panslavisme. [...] La Mitteleuropa est unie par une carence – ou encore par une chance, celle d’opposer à une pensée manichéenne quelque chose de plus complexe, et donc aussi de plus réaliste ; au lieu de la fiction naïve selon laquelle le séduisant accord parfait ’État – Nation – Peuple’ serait toujours dépourvu de toute ambiguïté, une imagination sceptique devrait prendre ici le relais. Et l’Autriche serait appelée à y participer – non pas comme puissance hégémonique, mais comme centre. L’identité autrichienne pourrait tirer un profit stimulant de cette mise en commun de tant de choses qui toutes sont complexes. [...] Mais le train de l’histoire a depuis longtemps pris une autre direction. Non seulement les vieux préjugés contre les peuples non germanophones de la Mitteleuropa sont aussi vivants que jadis dans l’Autriche germanophone, mais la situation prédominante a placé le drapeau dans le vent européen. Et ce vent européen, c’est, même après l’année fatidique que fut 1989, toujours l’Europe de l’Ouest, et non la Mitteleuropa.[2] »

Les réflexions de Pelinka parurent voici dix ans. Même si l’Autriche avait pu croire, après son entrée dans l’Union européenne, avoir fait le pas le plus important vers la paix européenne, elle est rattrapée par le passé et par des revendications politiques qui manifestement la dépassent. Je pense ici à la question de l’élargissement européen vers l’Est, dans lequel l’Autriche devrait jouer autre chose que le rôle de frein.

Locutrice d’une petite langue, je demeure sceptique, car je ne crois pas que les vieilles aspirations hégémoniques, que les interdits linguistiques et les lois pour imposer une langue unique soient oubliés du jour au lendemain et que, comme un éclair soudain, la considération pour les petites langues d’Europe centrale, en particulier les langues slaves, devienne à la mode et qu’on veuille les apprendre. Pour la recherche en littérature qui jusqu’ici, dans les divers États-nations, a édifié son canon sur la base des langues nationales, les nouvelles évolutions lancent de nouveaux défis. Les mouvements de migration et la décentralisation linguistique réclament des contextualisations multiples et la prise en considération de l’Autre, de l’Étranger. Pour nombre d’auteurs qui écrivent aux marges linguistiques ou en dehors des centres culturels auxquels ils se sentent appartenir, il serait plus facile de communiquer et de s’affirmer s’ils n’étaient plus isolés et ne devaient pas se limiter à assumer et à légitimer leur situation linguistique et existentielle compliquée.

Le rapport entre langue et origine devient plus lâche, des appartenances linguistiques et culturelles se dissocient. Les cassures identitaires, l’assimilation linguistique, la migration et l’étrangeté, le plurilinguisme et la perte de la langue sont des notions qui ont été laissées à l’écart par les historiographies traditionnelles et centralistes ou rangées sous la rubrique de l’exotisme ou de l’accessoire.

Dans cette discussion, le paradoxe réside dans le fait que tandis qu’on parle plurilinguisme et multiculturalisme, les langues les plus petites disparaissent ou que le nombre de leurs locuteurs s’amenuise. À nous qui écrivons aussi dans une de des langues, il est difficile de réagir à cette situation.

Actuellement, j’écris principalement en allemand. Et pourtant, la pensée des compétences linguistiques toujours plus sommaires de ma minorité ethnique en Carinthie m’afflige et m’irrite. Un écrivain ne peut interrompre le processus de disparition d’une langue, il peut soit se réfugier dans une autre langue, soit écrire par la vertu du souvenir. C’est ainsi qu’on maintient des fantômes en vie. Mais l’Europe du milieu et du centre est-elle aujourd’hui plus qu’un fantôme ? Il ne reste qu’à espérer un retournement inespéré. Et c’est l’un de ces retournements que je voudrais évoquer pour finir. Pendant la plus grande partie de ma vie, je me suis demandée, chez moi, à Lepena, à quoi pouvait bien ressembler l’autre côté de la colline. Cet angle inconnu de l’autre côté, il fallait, pour l’atteindre, un détour de trois cents kilomètres, en partie par des routes non carrossables. Cette année, un nouveau poste de frontière a été ouvert dans la vallée voisine, le Vellachtal, on peut ainsi se rendre sans trop de détours dans la vallée de la Solcava autrefois inaccessible. Arrivée là-bas, j’eus le sentiment de pouvoir enfin oublier cet angle mort de l’autre côté. Le paysage ne s’interrompait pas, il s’élevait et s’abaissait, dans un rythme sauvage de ravins et de montagnes, vers le sud-est. Et cela me combla de bonheur.

Traduit de l’allemand par Bernard Banoun

Notes

[1] Peter Handke, Abschied eines Träumers vom Neunten Land. Eine Wirklichkeit, die vergangen ist : Erinnerung an Slowenien, Francfort/Main, Suhrkamp, 1991, p. 22. Un extrait de ce texte parut dans Libération, 22 août 1991, sous le titre Le Conte du Neuvième Pays : Ma Slovénie en Yougoslavie, tr. fr. Danielle Laquay-Meudal, donc peu après la parution dans Le Monde du 4 juillet 1991 de l’article où Milan Kundera prenait parti pour l’indépendance de la Slovénie.

[2] Anton Pelinka, Zur österreichischen Identität : Zwischen deutscher Vereinigung und Mitteleuropa, Vienne, Ueberreuter, 1990, p. 134 sq.